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mardi, 16 octobre 2018

Mal respirer avec Anne Hidalgo, Benoît Duteurtre, le Figaro 16/10/18

Très vrai et on en parle pas assez...

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samedi, 13 octobre 2018

Sortir du nucléaire ne fait rien pour le climat. Jean Marc Jancovici le Figaro 6 octobre 2018

Un point de vue différent....

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mardi, 31 juillet 2018

"Jupiter doit se réinventer" Nicolas Baverez le Figaro 30 07 18

CHRONIQUE - L'affaire Benalla constitue un avertissement sans frais dont toutes les leçons doivent être tirées. Une occasion inespérée pour Emmanuel Macron de remettre son quinquennat sur de bons rails.

L'affaire Benalla marque un tournant dans le quinquennat d'Emmanuel Macron. Le bilan de la politique conduite depuis son élection reste largement positif. La dynamique de la réforme s'est imposée. La flexibilité du marché du travail et le début de normalisation de la fiscalité des entreprises et du capital ont ranimé l'activité. L'attractivité de la France a été confortée au moment où le Brexit et les populismes affaiblissent nombre de démocraties. L'éducation a engagé sa transformation, de l'école primaire aux universités. La confiance des Français a été rétablie et l'image de la France en Europe et dans le monde restaurée.

Mais le système de pouvoir est profondément dysfonctionnel, donnant raison à Lord Acton qui soulignait que «le pouvoir corrompt ; le pouvoir absolu corrompt absolument». Le comportement d'Alexandre Benalla ne peut être réduit à une dérive personnelle. Il met en cause l'organisation de l'État, les principes qui gouvernent l'ordre public et le crédit que les Français peuvent accorder à ceux qui en exercent la responsabilité. La crise est majeure. Elle jette une lumière crue sur l'interprétation insoutenable de la Ve République faite par Emmanuel Macron: un autoritarisme et une hyper-concentration des décisions à l'Élysée inégalés ; la toute-puissance d'une technocratie dont auditions et enquêtes soulignent la perte de compétences et d'éthique ; le choix volontaire de gouvernants, de parlementaires et de responsables administratifs faibles, notamment dans le domaine régalien ; le refus de tout contre-pouvoir et le mépris affiché pourla société civile ; le gouvernement en vase clos d'un aréopage de jeunes courtisans sûrs d'eux-mêmes et dominateurs. Déni, sidération, panique et surexposition

Tout ceci crée un régime où les mécanismes de l'État de droit sont désarmés et où la tentation de l'abus de pouvoir est permanente, inaugurée par la démission forcée du général Pierre de Villiers. Simultanément, trop de pouvoir tue le pouvoir, annihilant la capacité d'anticiper et de gérerles crises. L'affaire Benalla, qui a vu se succéder le déni, la sidération, la panique puis la surexposition du président, reste un cas d'école de naufrage dans l'action comme dans la communication. La chance veut qu'elle affecte le fonctionnement de l'État à son plus haut niveau mais n'engage pas l'intérêt national. De ce point de vue, elle constitue un avertissement sans frais dont toutes les leçons doivent être tirées.

Le mode d'organisation et d'exercice du pouvoir contribue en effet à l'insuffisance des résultats obtenus et à l'accumulation d'un lourd passif politique qui menacent le redressementde notre pays. Sur le plan économique, la compétitivité des entreprises continue à se dégrader ; le chômage repart à la hausse, touchant près de 6 millions de personnes ; les dépenses et la dette publiques poursuivent leur course folle. Sur le plan de la nation, l'immigration et l'islam demeurent des angles morts, en attente d'une stratégie. Le projet de refondation de l'Union européenne et de la zone euro a été tué dans l'œuf par l'onde de choc populiste qui a touché l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie ainsi que par l'alignement de l'Europe centrale et orientale autour de la démocratie illibérale. Enfin, le pari de nouer une relation particulière avec Donald Trump pour contenir le tournant protectionniste et unilatéraliste des États-Unis a spectaculairement échoué.

Cet été meurtrier représente donc une occasion inespérée pour Emmanuel Macron de remettre son quinquennat sur de bons rails. Et ce d'autant que les bouleversements inouïs du monde rendent caducs de larges pans de son projet présidentiel.

   Il est essentiel de réinvestir dans l'État régalien, totalement sinistré, et d'accepter l'existence de contre-pouvoir

Le moment français n'est pas perdu. Emmanuel Macron dispose encore d'une chance pour réformer la France et s'affirmer comme le leader de l'Europe et d'une certaine idée de la liberté. Mais cela implique de sa part un examen de conscience et une profonde remise en question de sa stratégie et de sa méthode afin de renouer le fil coupé de son quinquennat. La posture du «en même temps», très efficace durant la campagne, devient contre-productive dans un environnement qui s'est terriblement durci: présider, c'est désormais choisir des valeurs et une ligne politique claire. La priorité doit être donnée à la modernisation du modèle français quine viendra pas de la croissance mondiale ou de l'Europe mais ne peut être réalisée que de l'intérieur. L'heure n'est plus à la multiplication des images et des discours à l'étranger mais à la réponse aux attentes concrètes des Français en matière de revenus, d'emplois, d'éducation, de santé et de sécurité, de baisse des impôts et des dépenses publiques afin de lutter contre les causes profondes du populisme.

Pour cela, il est essentiel de réinvestir dans l'État régalien, totalement sinistré, et d'accepter l'existence de contre-pouvoir, ce qui implique l'abandon des projets inutiles et dangereux de révision constitutionnelle guidée par l'antiparlementarisme ou de loi sur les «fake news». Le dialogue doit aussi être rétabli avec la société civile, les élus et les territoires, les France périphériques dont la colère peut à tout moment dégénérer en violences. En bref, l'inévitable renouvellement des hommes ne sera efficace que s'il s'inscrit dans un profond changement d'état d'esprit: on ne réforme pas seul contre tous un pays comme la France.

Emmanuel Macron est plus que jamais investi d'une responsabilité historique: il constitue l'ultime chance de moderniser la France avant qu'elle ne bascule dans l'extrémisme, dont le risque est d'autant plus élevé que les forces politiques traditionnelles ont été détruites. Emmanuel Macron a été l'homme d'une élection introuvable ; il lui reste à devenir l'homme de la nation. Il lui faut pour cela rompre avec le bon plaisir du prince pour renouer avec les devoirs de sa charge et le mandat réformateur reçu des Français.

Nicolas Baverez

jeudi, 26 avril 2018

Jusqu'où ira la révolte contre le numérique Jean-Marc Vittori / Editorialiste Les Echos 26/03/2018

Les ravages provoqués par la révolution numérique deviennent de plus en plus visibles. Et de moins en moins supportables. Quelle forme pourrait prendre une révolte ? Les exemples de la mondialisation et de l'automobile.

La révolte gronde. Avec des griefs qui s'accumulent chaque jour, elle déborde largement la SNCF ou même les réformes Macron. En réalité, elle est mondiale. Et s'attaque au plus puissant moteur de l'économie en ce XXIe siècle : la révolution numérique. Usage politique des données Facebook , accident mortel provoqué par une Volvo Uber , taxation européenne des géants numériques ... Les innombrables réactions provoquées par ces faits montrent que la fermentation progresse. La meilleure preuve en est sans doute l'émotion suscitée aujourd'hui par le scandale Facebook. Car l'information elle-même n'est pas neuve : deux enquêteurs de l'hebdomadaire suisse « Das Magazin » avaient tout raconté dans un article saisissant publié en janvier 2017, juste après l'élection de Donald Trump. Le numérique n'est déjà plus ce qu'il était. Antan, c'était la promesse d'un monde meilleur, d'un immense progrès, d'une magnifique liberté. La connaissance et l'éducation allaient devenir accessibles à tous, gratuitement ou presque. Le consommateur verrait l'éventail des choix s'ouvrir à l'infini. Le producteur pourrait s'organiser comme bon lui semble. Nous serions mieux informés, mieux organisés, mieux soignés. Tout ceci reste vrai, ou au moins possible. Mais le retour de bâton s'annonce terrible. Car la circulation et le traitement d'informations, à une échelle et une vitesse jamais vues dans l'histoire, n'a pas que des effets positifs. Au fur et à mesure que cette révolution avance, nous découvrons non seulement les progrès qu'elle peut apporter, mais aussi les dégâts qu'elle peut provoquer. Bien au-delà de ce qu'avaient anticipé les meilleurs auteurs de science-fiction. « Big brother is watching you », avait imaginé George Orwell il y a soixante-dix ans. Aujourd'hui, Big Brother ne se contente pas de vous regarder. Il influe sur vos achats et vos votes. Il échappe à la loi (fiscale, par exemple). Demain, il pourrait choisir de vous tuer (en jugeant par exemple qu'il vaut mieux que ce soit votre voiture qui aille dans le ravin plutôt que le car scolaire en face, ou que vous n'avez plus l'âge de recevoir des soins médicaux coûteux). Au forum de Davos, où l'on se passionne depuis longtemps pour les technologies de l'information, l'industrie du numérique était comparée cette année à celle du... tabac. Le ressentiment est d'autant plus fort que les techniques numériques couvrent un champ très vaste. Ce sont des « general purpose technologies », qui ont un impact sur l'ensemble de la société, du plus intime au plus global. Nos données personnelles sont manipulées pour nous convaincre d'acheter, voire de voter. C'est notre identité qui est en jeu. Des algorithmes font des choix tellement opaques qu'ils éveillent fatalement des soupçons de discrimination. C'est la justice qui est menacée. La concurrence est bousculée par l'émergence de nouveaux acteurs. Les uns profitent de la loi de Metcalfe (l'utilité d'un réseau est proportionnelle au carré du nombre d'utilisateurs) pour aller vers des monopoles. Les autres n'ont pas les mêmes règles à respecter, en matière, par exemple, de droit du travail ou de cotisations sociales. C'est l'équité qui est en cause. Les géants numériques ont conçu leur architecture afin de minimiser légalement leurs impôts. C'est l'Etat qui est fragilisé. L'automatisation va s'étendre en faisant disparaître des dizaines de millions d'emplois . C'est le contrat social qui risque d'être emporté. Interdire l'iPhone Reste à savoir quelle forme peut prendre le rejet du numérique. Des entreprises pourraient dégringoler de leur piédestal, voire disparaître dans la tourmente. Il n'est pas certain, par exemple, que Facebook fasse à l'avenir 500 milliards de dollars de profits (ce que signifiait pourtant en théorie sa capitalisation boursière). Il est tentant de faire le parallèle avec le rejet de la mondialisation , qui prospère depuis plus de vingt ans. Après tout, les deux mouvements exercent des effets du même genre, par exemple sur l'emploi, à tel point que les économistes ont souvent du mal à faire la part de ce qui relève de l'un et ce qui relève de l'autre. Mais politiquement, c'est très différent. Un candidat peut gagner une élection en promettant de fermer les frontières. Il aura du mal à le faire en s'engageant à interdire les iPhone. Au fond, l'industrie numérique pourrait ressembler un peu à l'industrie automobile. Son essor a d'abord été un formidable levier de progrès et de liberté. Mais on a découvert peu à peu ses effets négatifs. Plus d'un million d'hommes, de femmes et d'enfants meurent chaque année sur les routes. La vie de dizaines de millions d'autres est abrégée par les particules émises par les voitures. Le climat de la planète est affecté par la concentration croissante de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Si les constructeurs automobiles ont beaucoup travaillé sur la sécurité de leurs véhicules, ils n'ont pas toujours été en mesure de lutter eux-mêmes contre les dégâts provoqués par leurs produits. Ce sont les pouvoirs publics qui ont imposé la ceinture de sécurité, fixé des limitations de vitesse, créé des normes d'émission de gaz à effet de serre, limité l'accès aux centres-villes.

Mais la révolution numérique va beaucoup plus loin que la révolution automobile. Elle sera donc beaucoup plus difficile à maîtriser. Gare aux balles perdues. Jean-Marc Vittori

vendredi, 9 février 2018

La Robotisation est-elle morale Chronique de Robert Skidelski les Echos 11 Janvier 2018

La nouvelle vague d'automatisation annoncée et ses conséquences suscitent de multiples rapports sur son impact en termes d'emploi et sur la façon de s'y préparer. Mais rien sur la façon de penser un monde que l'on semble vouloir réduire à une compétition entre l'homme et la machine.

Apaiser les craintes liées à l'avènement des robots est devenu une préoccupation majeure dans l'apologétique des entreprises. Le bon sens considère - de manière tout à fait légitime - que plus les emplois seront automatisés, moins les êtres humains auront de tâches à effectuer. C'est ce qu'illustre parfaitement la voiture autonome. Si les automobiles n'ont plus besoin d'un pilote, qu'arrivera-t-il aux chauffeurs, conducteurs de taxi et autres transporteurs ?

Selon la théorie économique, ces craintes n'ont pas lieu d'être. Equiper les travailleurs de machines augmente en effet leur production pour chaque heure de travail. Ils bénéficient alors d'un choix avantageux : travailler moins pour le même salaire qu'auparavant, ou travailler le même nombre d'heures et percevoir un salaire plus élevé. Par ailleurs, avec la diminution du prix des biens existants, les consommateurs ont davantage d'argent à dépenser pour les mêmes biens, ou pour des biens différents. Dans un cas comme dans l'autre, il n'y a aucune raison de craindre une perte nette d'emplois humains - ni quoi que ce soit d'autre qu'une amélioration perpétuelle du niveau de vie. Temps de travail

C'est confirmé par l'histoire. Depuis environ 200 ans, la productivité augmente de façon régulière, notamment en Occident. Les populations occidentales ont fait le choix de bénéficier à la fois de plus de loisirs et de salaires plus élevés. Au sein des pays riches, le nombre d'heures de travail a diminué de moitié depuis 1870, tandis que le revenu par habitant a été multiplié par cinq.

Combien d'emplois humains sont réellement « menacés » par les robots ? Selon un précieux rappor t du McKinsey Global Institute, environ 50 % du temps consacré à des activités de travail humain dans l'économie mondiale pourrait aujourd'hui en théorie faire l'objet d'une automatisation, bien que les tendances actuelles évoquent un pourcentage maximum de 30 % d'ici à 2030, en fonction de la vitesse d'adoption des nouvelles technologies. D'ici à 2030, le MGI estime que 400 à 800 millions d'individus auront besoin de trouver de nouveaux emplois, dont certains n'existent pas à ce jour. À lire aussi

Le robot est-il l'avenir de l'homme ? Aux Etats-Unis, la robotisation menace de plus en plus les emplois peu qualifiés

Ce rythme de déplacement des emplois ne s'inscrit pas réellement en divergence avec les périodes précédentes. Si l'automatisation est aujourd'hui à ce point effrayante, c'est notamment parce que l'avenir était autrefois plus difficile à prédire : nous ne disposions pas des données qui fondent les prévisions alarmistes d'aujourd'hui. L'humain inutile

Raison plus profonde encore, les perspectives actuelles d'automatisation annoncent un futur dans lequel les machines pourront plausiblement remplacer les êtres humains dans de nombreuses sphères du travail que nous pensions autrefois être les seuls à pouvoir assurer. Si cela se réalise, il est difficile d'entrevoir un point d'équilibre sans que la race humaine devienne elle-même inutile.

Le rapport du MGI exclut un dénouement aussi malheureux. Sur le long terme, l'économie est capable de s'adapter et d'offrir un emploi satisfaisant à quiconque souhaite l'exercer.

Or, cette argumentation présente de sérieuses lacunes.

Quelle sera, par exemple, la durée et l'ampleur de cette transition depuis une économie humaine vers une économie automatisée ? A cet égard, le passé est sans doute un repère moins fiable que nous le pensons, puisque le moindre rythme du changement technologique permettait autrefois au remplacement des emplois de suivre la cadence du déplacement des emplois. Aujourd'hui, ce déplacement est voué à s'opérer beaucoup plus rapidement. Emplois détruits

Ceci soulève un dilemme pour les décideurs politiques. Plus les nouvelles technologies sont introduites rapidement, plus les emplois sont détruits en grand nombre, mais plus les avantages promis se concrétisent sans tarder. Le rapport du MGI déconseille par ailleurs les démarches d'atténuation de l'ampleur et du rythme de l'automatisation, qui feraient « obstacle aux contributions que ces technologies apportent en termes de dynamisme des entreprises et de croissance économique ».

Le rapport souligne également la nécessité de « lier les salaires à la hausse de productivité, afin que la prospérité soit partagée par tous ». Mais il néglige ici le fait que les récents gains de productivité n'ont bénéficié de manière écrasante qu'à une petite minorité. Le rapport ne prête ainsi qu'une faible attention à la question de savoir comment le choix promis par les économistes, entre le travail et les loisirs, pourra être effectif pour tous. Automatisation irréversible

Enfin, le rapport énonce en filigrane que l'automatisation n'est pas seulement souhaitable, mais également irréversible. Une fois que nous apprenons à effectuer une tâche donnée plus efficacement (et à moindre coût), il n'est plus possible de se remettre à l'effectuer moins efficacement. Reste alors la question de savoir comment les humains peuvent s'adapter aux conséquences d'une plus haute exigence d'efficacité.

C'est déroutant sur le plan philosophique, puisqu'il y a là un amalgame entre faire les choses plus efficacement et faire les choses mieux. L'argument technique se confond avec l'argument moral. Il est donc à la fois possible et nécessaire de poser la question suivante : le monde que nous promettent les apôtres de la technologie est-il un monde souhaitable ?

Un monde dans lequel nous serions condamnés à faire la course avec les machines pour produire des quantités croissantes de biens de consommation en vaut-il la peine ? Si nous ne pouvons plus espérer contrôler ce monde, quelle est la valeur de l'être humain ? Laissées de côté par le rapport McKinsey, ces questions ne doivent pas l'être dans le débat public.

Robert Skidelsky est professeur émérite d'économie politique à l'université de Warwick. Cet article est publié en collaboration avec Project Syndicate 2018. Robert Skidelsky

samedi, 13 janvier 2018

L'inquiétant déséquilibre de l'Allemagne - Edouard Tétreau - Les Echos 10 janvier 2018

L'inquiétant déséquilibre de l'Allemagne Impasse politique d'un côté, miracle économique de l'autre : l'Allemagne se trouve dans une situation inédite, qui pourrait avoir des conséquences graves sur l'avenir de l'Europe.

Nous déroulons le tapis rouge pour le président Macron, parce qu'il est le porte-drapeau de l'Europe. Les Anglais nous ont beaucoup déçus depuis le Brexit et l'Allemagne de Mme Merkel, elle est boiteuse ! » Ce week-end, j'essayais de prendre la température de l'accueil que réserverait la Chine au président français. Les attentes et l'enthousiasme étaient très élevés. Comme si la France était enfin de retour, après une longue absence. Le jugement le plus surprenant vint de ce dirigeant économique chinois, passé par les structures d'élite du Parti et de l'Etat, fin connaisseur de l'Europe - et de la langue française.

L'Allemagne serait boiteuse. Comme souvent en Chine, les mots sont à plusieurs sens. Ici, l'Allemagne est « boiteuse », d'abord parce que Mme Merkel est un « lame duck » : un canard boiteux politique, qui aura du mal à aller au bout de son quatrième mandat. Son leadership a fait s'effondrer le socle électoral des partis de gouvernement CDU, CSU et SPD. La grande coalition - « GroKo » en allemand - crée une vacance du pouvoir exécutif de plus de six mois, et fatigue tout le monde. Sauf les partis extrêmes, Die Linke à gauche (9 % des votes), et à l'extrême droite, Alternative für Deutschland, désormais le troisième parti allemand, avec 92 sièges au Bundestag. Pour se représenter son offre politique, il faut imaginer un FN version « hardcore » : mort à l'euro ; les musulmans, « nein Danke » ; et même possibilité de tirer à vue sur les migrants cherchant à entrer en Allemagne (proposition de Frauke Petry, porte-parole de l'AfD, en 2016)...

Deux jambes très inégales

L'Allemagne est aussi boiteuse, parce qu'elle marche sur deux jambes très inégales. A la jambe de bois politique de l'Allemagne claudiquante, incapable de former un gouvernement, est associée une jambe économique hypertrophiée, gonflée à l'hélium du génie industriel allemand - et d'un euro sous-évalué par rapport à la puissance de cette économie. Tous les indicateurs économiques allemands sont au vert : le taux de chômage est au plus bas (5,5 %) ; la balance des paiements n'a jamais été aussi élevée (252 milliards d'euros !) ; les finances publiques sont en excédent de 42 milliards d'euros ; la croissance ne cesse d'être révisée à la hausse (2,6 % attendus l'an prochain).

Ces prouesses allemandes ont même réussi à éclipser certaines réalités moins glorieuses : les truquages de l'industrie automobile, Volkswagen en tête, pour les mesures d'émission de CO2 ; la pollution de l'air et des poumons des habitants de l'Allemagne, générée par le choix unilatéral de rouvrir les centrales à charbon ; la fragilité et l'opacité d'un système bancaire vacillant, à l'image de Deutsche Bank, frôlant la faillite l'an dernier.

Cauchemar social

Or ce déséquilibre - jambe de bois politique, hyperpuissance économique - va s'aggraver dans les années à venir, au fur et à mesure que la population s'appauvrira, et se sentira menacée. Tel est déjà le cas, paradoxal. Le miracle économique allemand de l'après-réunification est un cauchemar social : entre 2004 et 2015, le nombre de travailleurs vivant en dessous du seuil de pauvreté en Allemagne a plus que doublé, passant de 1,9 million à 4,1 millions de personnes, selon une étude de la fondation Hans Boeckler. C'est le premier carburant de l'AfD et de Die Linke, des partis aux électorats très proches : chômeurs, population d'Allemagne de l'Est, classes moyennes descendantes.

Le second carburant, c'est la peur de l'autre et la haine de l'étranger. Dans une étude qui fera date, mandatée par le ministère fédéral de la Famille, et concentrée sur la région de Basse-Saxe (Brême, Hanovre…), trois experts ont déterminé que, entre 2015 et 2016, « 92,1 % » de la hausse de la criminalité dans cette région (+10,6 %) était attribuable… aux réfugiés ! Préconisation des experts : intégrer ces réfugiés le plus vite possible, sinon c'est une bombe à retardement. Exactement le contraire de ce que semble réclamer une part croissante de l'électorat allemand.

Malgré une élite pro-européenne sincère et déterminée, l'Allemagne résistera-t-elle à la tentation du repli sur soi, et d'une entente avec les pays les plus autoritaires d'Europe centrale ? Viktor Orban, dirigeant d'une Hongrie de plus en plus totalitaire, était l'invité d'honneur de la conférence annuelle de la CSU le mois dernier. L'hypothèse d'une arrivée au pouvoir des partis extrêmes n'est plus farfelue - à l'instar de l'Autriche de M. Kurz, coalisant la droite avec l'extrême droite pour gouverner, après trois « grandes coalitions ».

Est-ce la version XXIe siècle de la République de Weimar ? La comparaison a ses limites, tant la richesse de l'Allemagne de 2017 n'a rien à voir avec sa ruine des années 1920. Néanmoins, il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas voir que, un siècle après la fin de la Première Guerre mondiale, la question allemande fait son retour. Celle d'un pays dont la puissance économique déborde, et dont l'identité politique reste mal assise.

Depuis près de soixante-dix ans, la réponse française à cette question allemande a été univoque : trouver les voies et les moyens d'une union toujours plus étroite, de la Ceca à l'Union européenne en passant par le si souvent célébré couple franco-allemand. Emmanuel Macron était le seul candidat à s'inscrire dans cette dynamique lors de la campagne présidentielle de 2017. Reste à savoir s'il disposera à Berlin, à partir de mars prochain, d'un interlocuteur partageant cette volonté.

Accélérer et intensifier l'union entre nos deux pays ? Oui. Mais tout en se préparant au pire, si la France était la seule à porter ce projet.

Edouard Tétreau est associé gérant de Mediafim

jeudi, 20 avril 2017

Débats sur l'intégration des Turcs en Allemagne les Echos 20 04 17

En tant que citoyen germano-turc, Cengiza choisi son camp très tôt lors du référendum gagné dimanche par le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Conscient de l’enjeu, il a créé un groupe Whats app avec des amis qui partagent son destin, celui d’enfants de « Gastarbeiter », ces immigrés venus travailler en Allemagne dans les années 1980. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est le tour qu’a pris la discussion. Lorsque l’ingénieur a dit qu’il rendrait son passeport turc si le « oui » au changement de Constitution l’emportait, un de ses amis, favorable au renforcement des pouvoirs du président turc, lui a répondu : « Alors tu es aussi un terroriste. » « L’ambiance entre Turcs n’a jamais été aussi mauvaise », regrette-t-il. Mais le résultat du référendum en Allemagne, où 63% des électeurs turcs ont voté pour le « oui » (contre 51,4% en Turquie), ne suscite pas seulement des tensions au sein de la communauté turque. Il a déclenché un débat sur l’intégration de près de3millions de personnes d’origine turque qui vivent outre-Rhin. « Le score d’Erdogan montre à quel point il est difficile d’intégrer des migrants juge le quotidien « Frankfurter Allgemeine Zeitung ».. Après la victoire du « oui » au référendum turc chez les électeurs d’Allemagne, la double nationalité est discutée outre-Rhin.

Pour les commentateurs, c’est un peu comme si les immigrés turcs avaient, dans leur majorité, opté pour un régime autoritaire en Turquie alorsqu’ils profitent des avantages de la démocratie en Allemagne, dont une presse libre. « Chacun pouvait savoir que ce référendum était un choix entre la démocratie et le despotisme », juge la « FAZ ».

De quoi raviver un débat sensible à cinq mois des élections. Les résultats du scrutin outre-Rhin « renforcent le scepticisme existant à l’égard des exemptions permettant la double nationalité », juge Günter Krings, secrétaired’Etat chrétien-démocrate (CDU). En décembre,les délégués du parti conservateur avaient adopté une motion prévoyant de revenir sur ce dispositif cher aux sociaux-démocrates (SPD) contre l’avis de leur présidente, Angela Merkel. Serhat Karakayali se garde de tirer des leçons en matière d’intégration. « Bien sûr, certains Turcs qui se sentent comme des citoyens de deuxième classe ici ont voulu donner une claque à l’Allemagne en votant pour la réforme constitutionnelle »,estime ce spécialiste des questions migratoires à l ’université Humboldt de Berlin. Recep Tayyip Erdogan a d’ailleurs utilisé cet argument. « Mais la participation de près de 50%(contre 80% en Turquie) ne permet pas de tirer de conclusions sur la minorité turque », juge le chercheur.

Thibaut Madelin@ThibautMadelin — Correspondant à Berlin

vendredi, 24 février 2017

Affaire Fillon : 13 juristes dénoncent un "coup d'État institutionnel" Les spécialistes du droit relèvent sur Atlantico.fr des infractions aux Codes pénal et institutionnel dans l'affaire d'emploi fictif qui accable le candidat de la droite.

" Les termes de coup d'État institutionnel définissent parfaitement les manœuvres employées à l'encontre de François Fillon », assènent les 13 juristes signataires d'un appel publié samedi sur le site Atlantico, faisant écho aux propos du candidat de la droite et du centre début février. Selon ces spécialistes du droit, François Fillon, « jugé dangereux, car il avait déjà recueilli la confiance de plusieurs millions de ses compatriotes lors de primaires irréprochables », a été victime d'un « acharnement » de la gauche « pour tenter de l'empêcher, à tout prix, de concourir à l'élection présidentielle ». Une affaire judiciaire qui viole la loi

En cause : l'affaire d'emploi fictif impliquant la femme du candidat, Penelope Fillon. « Pour tenter de le discréditer il fallait lui imputer à délit des faits qui ne tombent manifestement pas sous le coup de la loi », dénoncent les juristes. Dans leur tribune, qui a pour but de faire annuler les procédures judiciaires visant François Fillon, ils soutiennent tout d'abord que « l'allégation d'un détournement de fonds publics est contraire aux termes du Code pénal ». Le texte qui définit ce délit ne concerne pas les parlementaires, notent-ils, avant d'ajouter que les sommes versées dans le cadre de cette affaire ne peuvent être qualifiées de fonds publics.

Dans un second temps, les juristes avancent que l'action judiciaire en cours viole le Code constitutionnel. « L'indépendance dont dispose le parlementaire, y compris dans la gestion de ses crédits destinés à rémunérer ses collaborateurs, n'est pas un simple caprice », arguent-ils. « C'est le préalable nécessaire à l'une de ses missions constitutionnelles qu'est le contrôle de l'exécutif. Pour préserver le principe de séparation des pouvoirs, les assemblées disposent, comme elles l'entendent, de leurs crédits de fonctionnement. » En somme, François Fillon disposait à sa guise des fonds parlementaires, et l'en blâmer serait contraire à la loi. Procédure illégale et « machination » collective

Coup de grâce : les signataires de l'appel dénoncent une procédure illégale. « En admettant qu'il y ait eu violation du règlement d'une assemblée parlementaire, une enquête n'aurait pu être menée que par le bureau de l'assemblée en cause », relèvent-ils, avant de citer l'exemple du Parlement européen qui a engagé des poursuites dans ce cadre contre Marine Le Pen. Or, l'enquête concernant le candidat a été ouverte par le Parquet national financier. « Il saute aux yeux que les faits allégués contre le candidat n'entrent pas dans les chefs de compétence de cette institution », expliquent-ils.

Sans citer le mot, les juristes pointent du doigt un complot entre le gouvernement et les journalistes, dont le but serait d'évincer François Fillon. « Dans leur acharnement, ceux qui ont ourdi cette machination ont pourtant négligé ou sous-estimé un risque : celui d'une action engagée contre l'État » dans le cadre d'une faute lourde, lâchent-ils. La faute en question : une « violation du secret de l'enquête ou de l'instruction » et « le rôle actif ou passif du parquet dans cette violation ». Ils concluent : « Ce n'est pas une poignée de substituts militants trop zélés qui feront obstacle aux millions de Français qui ont déjà choisi démocratiquement François Fillon comme candidat de la droite et du centre. »

19/02/2017

mercredi, 21 décembre 2016

À quand la séparation entre la métaphysique et l’État ? Jacques Julliard Le Figaro 5 décembre 2016

Débats

À quand la séparation entre la métaphysique et l’État ? Les rapports entre la gauche et les catholiques ont toujours été complexes, explique l’historien et essayiste*, mais il existait une tradition, de Lamennais à Maritain, ouverte sur les valeurs républicaines. Aujourd’hui, poursuit-il, les catholiques sociaux, à force d’être sociaux, ont fini par négliger d’être catholiques. Jacques Julliard

LA SEMAINE SANGLANTE

Sarkozy, Juppé, Hollande au tapis. Bayrou en fâcheuse posture. Marine Le Pen subitement entravée dans son ascension. Qui eût cru Fillon capable de déchaîner en si peu de temps pareil tsunami ? Personne, pas même lui sans doute. Mais il arrive que l’Histoire ne prévienne pas. Pas même ceux qu’elle a chargés d’exécuter ses arrêts.

Pendant ce temps-là, la gauche n’a besoin de personne pour se mettre en charpie. Le PS balkanisé, émietté jusqu’à plus soif. Des écolos atomisés par leur rivalité. Un PCF humilié, ridiculisé par Mélenchon.

Sa gauche l’a tué

Que la droite française dans son ensemble — je n’en exclus pas ici le Front national — ne s’imagine pas qu’elle vient d’avoir la peau de François Hollande. Le mérite, si l’on peut dire, en revient tout entier à la gauche d’opposition, des frondeurs à Jean-Luc Mélenchon, de Force ouvrière à la CGT. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de la République qu’un pouvoir de gauche se soit heurté à une opposition aussi acharnée, aussi systématique, aussi aveugle de la part de son extrême gauche. C’est dans son incapacité à dominer son propre camp que gît depuis le début l’impuissance de François Hollande. Cette victoire de l’extrême gauche sur son ennemi principal, la social-démocratie, c’est la gauche tout entière qui va en payer le prix pendant de nombreuses années. François Hollande, par son sens de l’intérêt général, mérite le respect. On ne peut en dire autant de ceux qui viennent de l’abattre.

Décomposition et recomposition

À travers ce processus de décomposition, on voit poindre une recomposition de l’espace politique français sur des bases que l’on a déjà connues dans le passé. À l’extrême droite, un parti populiste et antieuropéen. À droite, un parti libéral et conservateur. À gauche, un parti social-démocrate. À l’extrême gauche, une nébuleuse libertaire, révolutionnaire, écologiste, individualiste, sans programme défini. La France n’est pas tripartite, mais quadripartite, parce que la gauche est durablement coupée en deux.

Fin du signe indien

La prétendue malédiction qui empêcherait tout premier ministre de franchir la marche suprême qui conduit à l’Élysée est une invention de journalistes. Pompidou l’a fait. Fillon peut l’envisager. Valls y aspire. Un deuxième tour Fillon-Valls lors de la présidentielle ne manquerait ni de clarté ni d’allure. Il faudrait pour cela que toute la gauche soutienne dès le premier tour le candidat de la social-démocratie, le seul qui puisse espérer se qualifier. Cela ne se peut pas, parce que, dans son inconscient, ou dans son cerveau reptilien, l’extrême gauche déteste la social-démocratie beaucoup plus que le Front national. Le plus probable est donc que toute la gauche ira au deuxième tour voter Fillon, pour barrer la route à Marine Le Pen. Ce serait comme une revanche posthume du président sortant, car le programme commun implicite à cette coalition serait, à peu de chose près, celui qu’a défendu au pouvoir François Hollande. Je ne donne pas un an pour qu’il retrouve une partie de la popularité qui lui aura manqué tout au long de son quinquennat. La Gauche et les Catholiques

Le cadavre de la catholicité bouge encore. Aux réactions stupéfaites, outrées de la gauche bobo à l’annonce des résultats de la primaire à droite, on a bien compris que ces signes de survie étaient perçus comme un manque d’éducation, une faute de goût, une offense inacceptable à l’esprit du temps. Il est demandé aujourd’hui aux cathos, s’ils souffrent, de souffrir en silence. D’autant plus que les manifestations bruyantes de la survie se passent sur la partie droite du champ de bataille. Depuis la Libération, et surtout depuis la guerre d’Algérie, on s’était habitué à ne voir en pleine lumière que la frange gauche, minoritaire, du catholicisme français. Ce qui s’est passé avec la Manif pour tous, et plus récemment avec le vote Fillon, correspond donc sans conteste à un rebroussement de la courbe. Certes, Hervé Le Bras a raison : dans le succès de Fillon, le vote catholique proprement dit n’a pas été aussi déterminant qu’on l’a dit. Mais sa réapparition fut spectaculaire. Ce n’est donc pas à une modification profonde de l’organisme, mais à un changement dans ses parties visibles que l’on a à faire. Ce n’est pas Jésus qui revient, comme l’a titré stupidement Libération, mais peut-être bien Louis Veuillot, voire Léon Bloy, ou plus encore peut-être Frédéric Le Play, apôtre d’une sorte de réformisme traditionaliste.

La guerre entre l’Église et la gauche date de plus de deux siècles. Elle remonte à la Révolution française. Elle a connu deux temps forts. Le premier, dès 1790, avec la Constitution civile du clergé, qui alignait les structures religieuses sur la nouvelle carte administrative de la France, donnant un traitement aux ecclésiastiques en compensation de la nationalisation des biens du clergé. Ce n’était pas du tout un projet anticlérical, encore moins antireligieux, mais un règlement d’administration publique d’esprit gallican. « Mes préfets, mes évêques », dira plus tard Napoléon.

À l’autre bout de la période, la séparation de l’Église et de l’État (1905) couronne un siècle de luttes intenses. L’Église du XIXe siècle a connu les papes les plus réactionnaires. Et en dépit de grandes figures - Lacordaire, Ozanam -, le clergé français a été, dans sa majorité, le plus ignare, le plus obscurantiste des temps modernes. Le trio Jésus, Marie, Joseph se substitue au mystère de la Trinité, et Mgr de Quélen, archevêque de Paris, est resté célèbre pour avoir affirmé « Non seulement Jésus-Christ était fils de Dieu par son père, mais il était d’excellente famille du côté de sa mère »… Quant aux papes, à l’exclusion de Léon XIII à la fin du XIXe siècle, ils sont antilibéraux, antidémocrates, et Grégoire XVI appelle un « délire » l’idée de la liberté de conscience… Le clash avec les républicains positivistes et férus de progrès de la fin du XIXe siècle était inévitable, et la séparation était la conclusion logique d’un véritable conflit philosophique autant que politique.

Mais grâce à la sagesse d’hommes comme Briand et Clemenceau, ainsi que de certains catholiques libéraux, c’est l’apaisement qui était au bout du combat, et même un lent rapprochement, ponctué par trois guerres. Le grand holocauste de la Première Guerre mondiale et la fraternité des tranchées rendent franchement dérisoires les luttes entre bigots et bouffeurs de curés de la Belle Époque. Lors de la Seconde Guerre mondiale, malgré l’appui donné par une grande partie de la hiérarchie catholique au régime de Pétain, la participation des catholiques à la Résistance, du capitaine de vaisseau d’Estienne d’Orves, fusillé par les Allemands, à Georges Bidault, successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance, ouvre la voie à une réconciliation totale : le Mouvement républicain populaire (MRP), d’inspiration démocrate-chrétienne, participe aux gouvernements tripartites de la Libération, aux côtés des socialistes et des communistes.

Enfin, durant la guerre d’Algérie, les catholiques de gauche ont été la conscience morale d’un pays dont Péguy eût dit qu’il était en état de péché mortel. Mon vieil ami Ahmed Taleb Ibrahimi, fils du fondateur des oulémas algériens, et figure de proue de l’insurrection, qui fut ministre de l’Éducation de Boumediene, me confiait récemment : « Bien plus que Sartre, bien avant les porteurs de valise, ce sont les catholiques français, les François Mauriac, les Robert Barrat et la minorité de l’Unef qui ont été nos principaux appuis dans la lutte contre le colonialisme. Pourquoi les Français l’ont-ils oublié ? » On me pardonnera ce trop long rappel historique, mais il était nécessaire pour comprendre l’étrangeté de la période actuelle.

Sur la lancée de la Libération, les catholiques ont pris une place croissante dans la société de l’après-guerre. Ce sont les belles années de l’action catholique -Jeunesse agricole catholique (JAC), Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) —, l’affirmation de la CFTC, devenue majoritairement la CFDT en 1964, comme principale force de proposition dans le milieu salarié, et la place prépondérante des catholiques — mais aussi des protestants et des juifs — dans l’idéologie modernisatrice de la société représentée par le Plan : en marge de la société politique, la planification à la française est l’une des principales composantes du réformisme gaulliste. Ajoutez à cela que dans les années Mitterrand, les catholiques de gauche sont une composante à part entière du Parti socialiste, l’un des agents principaux de sa rénovation : la part prise par Jacques Delors dans les milieux dirigeants socialistes, sans parler de leur rôle dans la deuxième gauche de Michel Rocard. On peut dire que dans les années 1970 et 1980, les cathos de gauche jouent, aux côtés du gaullisme social et des hauts fonctionnaires du Plan, un rôle prépondérant dans le succès des Trente Glorieuses et que le socialisme réformiste ne se conçoit pas sans leur présence militante et leur contribution intellectuelle.

De cette fécondité passée, que reste-t-il aujourd’hui ? Rien ou presque rien. Quelques personnalités au sein du Parti socialiste, tels Jean-Pierre Mignard, de Témoignage chrétien ou Dominique Potier député socialiste, animateur d’Esprit civique, d’inspiration personnaliste. C’est à peu près tout. Comme si après un siècle de rapprochement, la gauche et le catholicisme procédaient à un divorce par consentement mutuel, la première, au moins, sous les espèces de l’intelligentsia bobo, retournant à l’anticléricalisme vieux caleçon de la fin du XIXe siècle, le second se repliant sur ses valeurs traditionnelles, au risque de sortir du siècle présent.

Jamais Jean Jaurès ou François Mitterrand, tous deux admirateurs du génie du christianisme et convaincus que, sous une forme ou sous une autre, l’homme est un animal religieux, ne se seraient accommodés d’une telle paupérisation intellectuelle du socialisme français. Jamais non plus les figures emblématiques d’un catholicisme ouvert sur le peuple et les valeurs républicaines, Félicité de Lamennais, Marc Sangnier, Emmanuel Mounier ou encore le père Henri de Lubac ne se seraient résignés à un repli intégriste qui fait bon marché de ce que Jacques Maritain appelait Humanisme intégral (1936).

Les raisons de ce divorce ? Du côté de la gauche socialiste, je viens de le suggérer, un dessèchement politicien sans précédent, une forme de cécité délibérée à l’égard de tout ce qui s’apparenterait à un mouvement spirituel. Du côté des catholiques, le concours de plusieurs causes. D’abord les humiliations constantes que la gauche leur inflige : dérision, manque de considération. On aurait très bien pu faire passer la loi sur le mariage pour tous sans traiter ses opposants par le mépris, parfois par la matraque. La nouvelle visibilité des catholiques de droite ressemble à une sortie en masse des catacombes où l’on a voulu les confiner. Ensuite, le tarissement de la foi religieuse chez de nombreux catholiques sociaux, qui, à force d’être sociaux, ont fini par négliger d’être catholiques. Enfin, le surgissement de l’intime comme contenu politique. En légiférant sur la famille, la sexualité, la biologie, la vie et la mort, les risques d’affrontement de l’État avec le catholicisme, mais aussi d’ailleurs avec l’islam et le judaïsme, se multiplient, et prennent un tour politique. À quand, comme le souhaitait Péguy, après la séparation de l’Église et de l’État, le tour de la séparation entre la métaphysique et l’État ?

D’où la situation paradoxale d’aujourd’hui : d’un côté, une hiérarchie catholique qui a paru, dans sa Lettre du mois d’octobre, s’accommoder d’une forme de communautarisme qui, dans les fourgons de l’islam, lui permettrait de retrouver dans la société française une visibilité perdue. La gauche diversitaire l’en a chaudement félicitée et un intellectuel catholique de droite comme Pierre Manent paraît partager ce point de vue. De l’autre, une fraction conservatrice soucieuse de retrouver les valeurs anciennes, en profitant de l’air du temps. Somme toute, il n’y a pas que les élites politiques qui ont des problèmes avec leur base. Un peu de laïcité vraie ne ferait pas de mal dans tout cela.

jeudi, 3 novembre 2016

Henri de Castries: "Notre modèle social résulte d'un pacte faustien" Le Figaro 2/11/16

LE FIGARO (Gaëtan De Capèle) - Vous intervenez davantage dans le débat public. Est-ce parce que vous en avez plus la liberté, comme président de l’Institut Montaigne et n’étant plus le PDG d’Axa, ou parce que l’échéance politique de 2017 vous paraît d’autant plus cruciale que la France va mal ?

HENRI DE CASTRIES. - Le débat public actuel me semble aujourd’hui souvent trop étriqué. Nous sommes encore, avec 1 % de la population de la planète, la cinquième puissance économique mondiale. Ce n’est pas rien ! Comment parler de son avenir, sans être conscient des craquements et des bouleversements qui sont aujourd’hui à l’œuvre et se conjuguent pour créer un monde nouveau. Nos compatriotes sous-estiment ces changements. La prochaine élection présidentielle est primordiale et il faut que des think-tanks, comme l’Institut Montaigne, aident à éclairer le débat.

De quels craquements parlez-vous ?

D’abord, le changement climatique, car le négliger serait une terrible erreur. Il suffit de contempler les ruines de cités antiques qui ont connu la splendeur et sont aujourd’hui au milieu du désert pour s’en convaincre. La désertification en est un autre. Ces deux phénomènes participent à un troisième phénomène vieux comme le monde, celui des migrations. Souvenons-nous d’Attila sous les remparts de Paris… Mais la dynamique démographique crée aujourd’hui une zone de tension principale entre l’Europe et l’Afrique, cette dernière étant la seule zone à connaître encore une très forte progression de sa population, les autres pays émergents ayant tendance à se normaliser - sauf peut-être dans l’esprit de Donald Trump qui fantasme la migration mexicaine… L’Afrique saura-t-elle créer assez d’emplois pour fixer sa population ?

Ces migrations ne résultent-elles pas d’une pauvreté que la mondialisation n’est pas parvenue à endiguer, voire a accentuée ?

Il faut avoir le courage d’aller à rebours du discours malthusien des altermondialistes. La pauvreté n’a cessé de reculer depuis quarante ans et pas seulement en Chine. Est-ce pour autant que le développement est juste, soutenable et universel ? Non. Mais on vit tout de même infiniment mieux qu’avant. Personne ne peut nier que les échanges créent de la croissance. Cela vaut aussi pour l’Europe, même si dans le même temps, la précarité y a progressé. Je n’y vois pas la conséquence de la mondialisation, mais plutôt le résultat d’une mauvaise approche de celle-ci, et d’une erreur dans les solutions appliquées dans certains pays, dont le nôtre.

Pauvres Européens dont les responsables politiques nationaux et communautaires n’entendent pas les priorités ! L’Europe est espérée comme un espace de prospérité et de sécurité. Une part croissante de notre sécurité, aussi bien à nos frontières qu’à l’intérieur de nos pays, doit être mise en commun. Pour la prospérité, la voie est double, à la fois européenne et nationale. La France serait bien inspirée de tirer les enseignements des politiques de compétitivité qui ont fonctionné ailleurs : attractivité de la fiscalité frappant les investissements productifs et du système de charges sociales pour les talents - des cadres et ingénieurs aux comités exécutifs des entreprises. Nous les voulons sur notre sol car ils permettent la croissance de long terme de la France !

Vos convictions libérales n’ont-elles pas été ébranlées par le Brexit ? Même les Britanniques ne veulent plus de libre-échange !

Je ne crois pas que les Britanniques aient refusé le libre-échange. Ils ont plutôt voté contre une forme de construction européenne, administrative et contraignante, à laquelle ils n’ont au fond jamais adhéré. C’est d’abord la libre circulation des personnes qui les inquiète, sur fond de confusion inquiétante entre migrants européens et non européens… Le Brexit est une mauvaise nouvelle, d’abord pour le Royaume-Uni lui-même. Les prix commencent à monter. Le regard extérieur considère déjà que le pays va s’affaiblir. Et je ne suis pas sûr qu’il n’évolue pas non plus à l’intérieur du Royaume-Uni et plus particulièrement au sein du Parti conservateur qui, me semble-t-il, n’a pas donné à Theresa May le mandat politique d’accomplir le virage de politique économique qu’elle envisage.

Je reste un Européen convaincu et un fervent partisan du libre-échange, parce que c’est l’échange qui a toujours fait le rayonnement, la force d’attraction de Bagdad et Byzance hier, de New York et Londres aujourd’hui. La diversité apporte aussi un supplément de richesse, et d’opportunités. Elle fonde davantage la puissance que je ne sais quelle homogénéité ethnique ou nationale.

Le débat sur l’identité, central dans la campagne présidentielle en France, n’aurait donc pas de sens ?

Notre société ne manque pas tant d’identité que d’un discours politique qui saurait donner du sens à notre histoire collective. Expliquer d’où on vient, où l’on va, donner une vision de la communauté nationale, c’est cela la noblesse de la politique. Les valeurs qui fondent nos démocraties, et notamment celle de la liberté individuelle seulement tempérée et limitée par le respect de celle des autres, restent valables. Mais parce que le monde a changé, nous ne pouvons plus nous contenter des mêmes recettes.

En quoi le système français doit-il changer ?

Il faut d’abord réformer l’État, qui n’a pas changé dans son organisation, ni même dans son décor ou ses rites, depuis… très longtemps ! Il reste imprégné d’un vieux fond « louis-quatorzo-bonapartiste » ! Ce n’est plus adapté au monde d’aujourd’hui, infiniment granulaire, où l’innovation est diffuse. Nous n’avons que très partiellement répondu à ce défi par la décentralisation. Le rôle de l’État, c’est de créer un cadre fiscal et légal stable, un humus favorable à l’initiative. Pas de prélever un maximum au point de confisquer dans des proportions paralysantes la richesse créée.

On vous répondra que le taux de prélèvement en France est la contrepartie d’une plus grande protection sociale…

C’est faux. Les protections qui sont promises aux Français aujourd’hui sont celles qu’offrait la muraille de Chine une fois l’artillerie inventée ! Il faut avoir une vision réaliste du développement économique, qui est la condition de la stabilité sociale et qui suppose à la fois des moyens financiers et des moyens humains, c’est-à-dire du travail qualifié. Or qu’a-t-on fait, sinon pas cessé d’augmenter les prélèvements obligatoires ? L’alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail a eu l’effet d’une pulvérisation de Roundup sur une plate-bande de rosiers ! Résultat : nous souffrons d’un grave déficit d’investissement, vers les mauvais secteurs, et nous surchargeons le travail qualifié.

Quand l’État sauve Alstom Belfort, il n’est pas dans son rôle ?

Il est dans le monde d’avant, nostalgique des usines qui fument et si sensible à certains symboles qu’il signe des chèques de 500 millions d’euros. Imaginez ce que de jeunes entrepreneurs feraient avec 500 millions ! Bien sûr, il ne faut pas minimiser l’inquiétude des familles concernées et l’importance de l’accompagnement social de ce type de réorganisation, mais cet épisode tel qu’il a été géré par l’État est un contresens majeur. L’État n’a pas les compétences, ni les moyens pour sélectionner les investissements des entreprises.

L’achat de TGV à Alstom est peut-être une caricature. Mais prenons un exemple plus réussi : le sauvetage de PSA. Il ne fallait pas le faire ?

L’État a dû faire cette opération parce que nous n’avons en France ni capitalistes, ni fonds de pension. Les dernières manœuvres parlementaires autour du PLF 2017 sont lamentables et elles ne vont pas arranger les choses. Dire qu’on nous a tympanisés ces dernières semaines avec la promotion de la Place de Paris qui bénéficierait du Brexit… C’est une farce ! En matière fiscale, cette majorité parlementaire, qui entretient depuis quatre ans le sentiment que le créateur de richesse et les grandes entreprises sont des ennemis, est incohérente, inconséquente, incorrigible.

Et à droite, les programmes développés dans le cadre de la primaire vous séduisent-ils ? L’un d’eux au moins ?

La présidence de l’Institut Montaigne m’oblige à une certaine réserve. L’état du pays nécessite des réformes et une transformation profondes, comparables à celles de 1958, le gradualisme ou les demi-mesures ne réglant rien. La primaire est cependant un exercice intéressant, qui permet de décanter les propositions. Et il est faux de dire - ce que confirment les travaux de l’Institut Montaigne - que tous les programmes se valent. Par exemple sur les 35 heures. Se contenter de dire qu’il faut travailler plus, c’est un truisme, notamment dans la fonction publique. La question, c’est comment. En échange de nouveaux avantages ? Certainement pas. Il faut aussi que le patronat s’interroge sur sa responsabilité dans l’augmentation des salaires, qui est plus rapide que celle de la productivité depuis 2009. Il ne peut pas à la fois se plaindre de l’érosion de notre compétitivité et laisser ce ratio se dégrader !

Que faites-vous de notre modèle social ?

Il résulte d’un pacte faustien, parce que financé par la dette. Et aujourd’hui le diable est à notre porte. Posons-nous les bonnes questions. Pourquoi avons-nous le chômage de masse et de longue durée le plus élevé des pays comparables au nôtre ? C’est la preuve que nous devons réinventer ce modèle. Et c’est d’autant plus urgent que 60 % des effectifs en moyenne, selon les secteurs, n’auront pas les qualifications pour exercer un emploi dans dix ans. Nous devons non pas repeindre, mais reconstruire le modèle, non pas réformer, mais transformer, non pas rafistoler le lien social, mais le réinventer.

L’éducation nationale est elle aussi à reconstruire ? Est-ce seulement possible face à sa réticence à évoluer ?

Le système éducatif est aujourd’hui plein de gens formidables. La réforme est donc possible à condition que l’on sorte des débats idéologiques que l’on aime tant en France et que l’on se pose les bonnes questions sur les savoirs que notre école doit enseigner - le langage, la République, la vie en ­société - et sur ceux qui sont dépassés. Je crois qu’il est d’ores et déjà aussi important de savoir coder qu’écrire. Le succès de l’École 42 de Xavier Niel devrait nous inspirer, aussi bien pour les élèves que pour leurs enseignants. Notre système éducatif souffre de ce que nous n’investissons pas sur le primaire, alors que c’est là que tout se joue pour empêcher que 20 % d’une classe d’âge arrivent au collège sans maîtriser les acquis fondamentaux. Il faut prendre enfin au sérieux la formation initiale et continue des enseignants. Et puis utiliser tout le potentiel du numérique comme outil dans la salle de classe. Parallèlement, il faut que notre pays se soucie réellement de ses universités, qui n’ont pas vraiment été une priorité politique ni financière ces cinq dernières années. Elles ont besoin d’une vraie autonomie qui permette leur liberté pédagogique, le choix de leur modèle économique comme de leur gouvernance. Halte au Gosplan universitaire !

Le recours au référendum est-il le bon moyen de procéder aux réformes difficiles que vous souhaitez ?

Le référendum est un processus césarien qui se retourne deux fois sur trois contre son initiateur. C’est l’élection présidentielle qui crée la dynamique. Vouloir, par le référendum, relégitimer le programme sur lequel on a été élu est un acte de faiblesse. La clef, pour notre démocratie comme pour une entreprise, c’est le leadership. La France est un pays phénoménal, infiniment créatif, qui est comme un cheval de compétition se débarrassant de son cavalier quand celui-ci n’est pas à la hauteur. Nous avons donc besoin de leaders forts, qui développent une vraie vision du monde et une vraie stratégie d’avenir, et qui seront d’une fermeté sans faille dans l’exécution de celle-ci. Bien sûr, il faut écouter les protestations, mais en ayant conscience de ce qu’elles représentent d’intérêts particuliers. Mais il faut savoir tenir un cap. C’est une dignité et une vertu que de mener des réformes.

vendredi, 16 septembre 2016

Paris Voies sur berges (Challengesoir édito)

Challengesoir L'ÉDITO Piétonnisation des voies sur berges: l’enfer voulu par Hidalgo Par PHILIPPE MANIERE Le 16.09.2016 à 15h59

Dans la vision démiurgique de la maire de Paris, les souffrances des automobilistes pris au piège de sa radicalité sont un bien en soi.



Le projet de piétonnisation des voies sur berge, une chasse ouverte à la voiture PATRICK KOVARIK / AFP Dans quelques jours seulement, le sort des voies sur berges parisiennes sera scellé. Anne Hidalgo entend faire voter ce jour-là par le Conseil de Paris leur fermeture de la Concorde à la Bastille, sur plus de 3 km – la fermeture définitive, en tout cas au moins pour les six mois d’expérimentation que lui a autorisés le Préfet de police. Pour la première fois cette année, et au prétexte d’une ridicule exposition qui a pris le relais du traditionnel Paris–Plage, cette artère très fréquentée est d’ailleurs demeurée fermée à la circulation malgré la reprise du trafic de la fin de l’été. Embouteillages dantesques sur les quais hauts et sur les grandes artères parallèles (comme le Boulevard Saint-Germain), trajets beaucoup plus longs en particulier pour les banlieusards rentrant chez eux: du moins cette novation permet-elle aux automobilistes de connaître un avant-goût de l’enfer auquel les destine la maire de Paris.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, un enfer. Non pas seulement au sens trivial d’un temps particulièrement long et douloureux, mais aussi –et c’est cela le plus intéressant– au sens de la punition méritée. A lire leurs déclarations démiurgiques, on sent en effet que, pour Anne Hidalgo et ses amis, la souffrance des automobilistes pris à leur piège n’est pas seulement le prix à payer pour un plus grand bien, mais un bien en soi. Il faut, dans la logique des Verts qui semblent avoir pris le contrôle du Conseil de Paris (et même, se dit–on parfois, du cerveau de celle qui le préside), que l’automobiliste galère pour que le monde soit meilleur. Il faut qu’il en bave si l’on veut qu’il prenne pleine conscience de sa mauvaiseté. Il faut, en fait, qu’il cesse d’être lui–même, qu’il disparaisse.

Naturellement, on ne nous parle pas de disparition mais, plus pudiquement, d’ "évaporation" de trafic: en théorie (et des cas étrangers sont convoqués en soutien), l’épouvantable situation que l’on connaît aujourd’hui aurait vocation à s’améliorer car, bientôt dissuadés par les affres où on les plonge, un bon cinquième de ceux qui utilisent aujourd’hui cet axe jetteront l’éponge. Peut-être même certains, devenus fous, se mettront–ils à chanter et à courir nu–pieds une fleur à la main? Ce serait admirable. Les autres continueront à souffrir mais, comme ce sont des automobilistes, c’est tant mieux.

Mépris du peuple et de la vérité quant aux statistiques

Il y a, dans la vision à la fois punitive et irénique d’Anne Hidalgo, quelque chose de proprement effrayant. D’abord parce qu’elle manifeste le plus grand mépris du peuple, apparemment fait à ses yeux pour se couler dans les comportements normés qu’elle a conçus pour lui dans sa grande sagesse. Intellectuellement, on est quelque part entre la catharsis version Torquemada et la fameuse "vertu" tant vantée par Saint-Just (pour les ennemis de laquelle il réclamait si volontiers la mort).

On nous objectera qu'Anne Hidalgo a été démocratiquement élue et qu’elle est donc légitime à appliquer son programme. Certes, mais dans les limites que reconnaît tout vrai démocrate: pas d’abus de majorité! Or, dans cette affaire (comme en général), la mairie de Paris sert en fait les intérêts et même les passions de l’Est de la ville (où sont ses électeurs), au détriment des intérêts et des préférences des autres Parisiens (d’ailleurs presque aussi nombreux). Les préférences des Orientaux sont parfaitement respectables.

Celles des Occidentaux n’en ont pas moins de valeur! Or, beaucoup de Parisiens ont, pour des raisons de famille, professionnelles ou tout simplement de structure de leur habitat (le sud du XVI ème arrondissement a bien des caractéristiques très différentes du IV ème ou du XI ème) beaucoup de difficultés à ne pas se servir de leur voiture. Faut–il les compter pour rien juste parce qu’ils ne sont pas des militants du Vélib?

Mais la mairie de Paris n’a pas seulement le mépris du peuple (en tout cas d’une partie du peuple, celui qui ne voit pas les choses comme elle…)., elle a aussi le mépris de la vérité. Depuis la fermeture des voies sur berge "rive gauche", de l’autre côté du fleuve, entre le musée d’Orsay et la Tour Eiffel, intervenue dès 2013, des changements très considérables ont eu lieu, dont la plupart sont occultés.

Certes, l’été (en novembre ou en février, c’est beaucoup moins probant…), de très nombreux promeneurs profitent des charmes de quais interdits aux voitures –ce dont Anne Hidalgo se rengorge. Mais, contrairement à ce qu’indiquent les statistiques officielles (qui font ressortir artificiellement une quasi-stabilité de la fluidité grâce à des mesures effectuées… à minuit aussi bien qu’aux heures de pointe), des encombrements considérables sont apparus toute l’année sur des axes qui en étaient jusqu’alors absolument exempts.

Cela est particulièrement vrai là où les voies hautes croisent de larges artères (Invalides, Alma…): l’absurdité du rétablissement de croisements à niveau là où existaient des tunnels se paie d’un prix très lourd.

Une politique radicale menée par une poignée d’idéalistes

Et pas seulement pour les automobilistes! Si Anne Hidalgo prenait le bus, elle constaterait qu’ils n’ont pas d’ailes si bien que eux–aussi restent bloqués dans les bouchons qu’elle a organisés à dessein (et l’on parle ici de lignes très fréquentées: 63, 80, 92 ou 94, par exemple). L’idée qu’on peut nuire aux automobilistes tout en préservant les bus (dont les couloirs ne sont absolument pas respectés) est une idiotie.

Plus généralement, les transports en commun parisiens ne cessent de se dégrader, si bien que proposer aux automobilistes de les adopter est de moins en moins sérieux. Les fréquences indiquées aux arrêts de bus ressortissent à la galéjade. Et il faut ne jamais prendre le RER ou le métro pour ignorer que les rames sont désormais bondées presque en permanence, y compris tard dans la soirée (essayez par exemple la 8 à 20h…)

Ce qui est spécialement navrant dans la crispation anti–bagnole de la Ville de Paris, c’est que l’idéologie a dicté une politique radicale là où des accommodements raisonnables, et même souhaitables –nul ne peut nier que la circulation a des inconvénients considérables, pour la santé des Parisiens comme pour l’agrément de leur ville– étaient accessibles.

Fermer les voies sur berges tout l’été et tous les week–ends, n’en conserver le reste du temps que les tunnels sous les carrefours, instituer un péage à l’entrée de Paris (comme l’ont fait Stockholm, Londres, Singapour et New–York), généraliser et protéger les voies de bus et accroître les fréquences de passage afin de favoriser un basculement progressif grâce à une offre attractive, pourquoi pas?

Mais, non, c’est la voie de l’ostentation et de la purge qui a été choisie. Et c’est ainsi que, sauf miracle auquel on n’ose plus croire, des centaines de milliers d’automobilistes à qui on explique à tort qu’ils ont d’autres choix vont désormais souffrir, s’user la santé et perdre du temps familial ou de repos pour qu’une poignée d’idéalistes sûrs de faire le bien dorment, eux, sur leurs deux oreilles.

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vendredi, 15 avril 2016

De la difficulté d'exprimer son opinion en politique étrangère,Dominique Moïsi Les Echos 11/04/2016

Qu'il s'agisse des réfugiés, de la Syrie ou de l'Irak, toute vérité n'est pas bonne à dire. Tout dépend du pays dans lequel elle s'exprime. Une chose est certaine : en ces temps troublés, la censure et l'autocensure se portent bien.

de Dominique Moïsi

S'indigner du comportement de l'autre est un moyen classique de se dédouaner soi-même. Il y a une semaine exactement, alors que les premiers retours de migrants des îles grecques vers la Turquie venaient d'avoir lieu, je recevais un appel d'un média des pays du Golfe. La jeune journaliste que j'avais en ligne parlait un français parfait (elle était marocaine) et souhaitait avoir « à chaud » une réaction européenne. « L'Europe ne trahissait-elle pas ses valeurs en se comportant de la sorte à l'égard des réfugiés ? », me demandait mon interlocutrice. Je venais de voir les dernières informations. La plupart des retours concernaient des hommes du Pakistan et du Bangladesh qui n'entraient pas dans la définition des réfugiés. Il s'agissait, à l'inverse, de migrants économiques. J'accompagnais ces nuances d'une remarque ironique. Ce n'était pas aux pays du Golfe de donner des leçons de morale aux Européens sur ce sujet. Combien de réfugiés avaient-ils acceptés eux-mêmes sur leur territoire ? Mon interlocutrice devenait nerveuse. Pour la rassurer, je lui dis que, dans l'entretien que nous allions faire, j'allais m'abstenir de toute remarque désobligeante à l'égard de la politique d'ouverture aux réfugiés des pays du Golfe. Elle sembla rassurée. Mais, cinq minutes plus tard, elle me rappela. Finalement, sa chaîne n'allait pas utiliser mes commentaires, « non conformes à la ligne éditoriale » qu'elle souhaitait adopter. Mes nuances étaient de trop. Ils voulaient « une indignation européenne, simple et claire ».

Il est rare de rencontrer tant de candeur et de sincérité, surtout de la part d'un média diffusant à partir de pays non démocratiques. Mais y a-t-il une différence si fondamentale sur ce point entre systèmes démocratiques et régimes autoritaires ? J'ai déjà été confronté à ce diktat de la « ligne éditoriale » dans des pays parfaitement démocratiques, y compris le mien. En 2003, au lendemain de la guerre en Irak, que j'avais soutenue, étant persuadé (à tort) que le régime de Saddam Hussein possédait des armes de destruction massives, mais avec laquelle je prenais de plus en plus mes distances, j'avais été contacté par un des plus grands journaux américains.

Les éditeurs souhaitaient avoir dans l'urgence une réflexion d'un Français qui « avait fait preuve de compréhension à l'égard de la politique de George W. Bush », pour leur supplément du week-end. Je ne manquais pas de leur préciser que ma position avait évolué depuis la prise de Bagdad, mais ils ne semblèrent pas prêter attention à mon avertissement. J'écrivis l'article demandé dans les délais requis. Il s'ensuivit un grand silence. Inquiet, je me permettais de les appeler. Ils étaient à l'évidence embarrassés. Soudain, ma contribution n'était plus devenue urgente. Ils ne savaient plus quand et si elle allait paraître. Je ne remplissais pas, ou plutôt je ne remplissais plus le créneau pour lequel j'avais été choisi. Après une nuit d'écriture ininterrompue pour respecter leurs délais, je ne m'avouais pas vaincu. Je leur disais que « cet incident » allait me fournir un sujet de chronique idéal, pour mon commentaire régulier dans le « Financial Times ». Il ne fut pas nécessaire d'aller plus loin : bien sûr, il s'agissait d'un malentendu, mon commentaire allait paraître comme prévu dans le supplément à venir du week-end. Pour être publié, en dépit du fait que j'allais à l'encontre de la ligne éditoriale que s'était fixée le journal, j'avais dû avoir recours à une forme de chantage démocratique : « Vous pouvez me censurer, mais souhaitez-vous vraiment que j'expose votre comportement dans un journal lu dans le monde entier et qui jouit d'un prestige exceptionnel ? »

Plus récemment, en France, je me trouvais également confronté à cette question de la ligne éditoriale avec un grand journal régional pour lequel j'ai le plus grand respect et dont je partage les valeurs et le plus souvent les choix. Cette fois-ci, le sujet délicat était celui de la guerre en Syrie. Fallait-il soutenir les rebelles et aller jusqu'à fournir des armes aux plus modérés d'entre eux ? Je le pensais, mais telle n'était visiblement pas la ligne éditoriale de la direction du journal. Là encore, je dus batailler pour faire passer un point de vue que je présentais, ce fut le contenu du compromis atteint, comme strictement personnel et n'engageant donc pas le journal.

Il est parfaitement légitime qu'un journal, ou plus globalement un média, ait une ligne éditoriale qui se traduise par un angle d'approche particulier de tel ou tel sujet. Le problème est de savoir jusqu'où peut aller cette logique ? Le désir de cohérence, la volonté de présenter de la manière la plus convaincante les thèses que l'on défend, parce qu'on les croit justes, sont une chose. Mais il existe aussi d'autres critères comme celui de la diversité des points de vue, points de vue régionaux, tout autant qu'idéologiques. Il est bon de savoir ce que pense l'autre, l'autre proche comme l'autre lointain.

Et, sur ce plan, il existe, ou en tout cas il devrait exister, des différences claires entre sociétés démocratiques et non démocratiques. L'épisode, un peu comique en dépit du caractère tragique de son sujet, que j'ai vécu avec un média du Golfe avait certes quelque chose de rafraîchissant, du fait de l'absolue candeur de mon interlocutrice. Mais il était aussi le révélateur d'une évolution intéressante dans les relations entre l'Europe et les pays du Golfe. Des pays sur la défensive et qui sont trop heureux de dénoncer la faille qu'ils peuvent trouver dans le comportement des pays européens.

C'est précisément pour cela qu'il ne faut pas confondre ligne éditoriale, censure et autocensure. Au bout du compte il existe sur ce plan une différence structurelle entre sociétés démocratiques et régimes autoritaires. Comme nous le rappelle la non-délivrance de visas aux journalistes du « Monde » et de Canal+ par le gouvernement algérien.

Dominique Moïsi

Dominique Moïsi, professeur au King's College, est conseiller spécial à l'Ifri.

jeudi, 11 février 2016

blog: Jaron Lanier: l'Internet ruine la classe moyenne octobre 2013 (le Monde)

Il fait partie de ces gens inclassables, qui gravitent dans l’univers de la high tech, aux confluences de l’informatique, la physique et les neurosciences. Un pionnier de la Silicon Valley mais ses dreadlocks le rangent plutôt parmi les techno-utopistes de Berkeley, et d’ailleurs c’est là qu’il réside, dans une maison-atelier assez grande pour entreposer sa collection d’instruments de musique traditionnelle (instruments à vent, cithares asiatiques), l’une des plus vastes du monde. Il est aussi compositeur, mais c’est une autre histoire qu’il n’a pas l’intention de raconter aujourd’hui.

En 2010, le magazine Time l’a rangé dans les 100 personnalités les plus influentes du monde. Le New Yorker lui a consacré un long portrait : Jaron Lanier « le visionnaire ». Il est régulièrement invité à Davos (« Je me suis trouvé dans l’ascenseur entre Newt Gingrich et Hamid Karzai »). Mi-septembre, il était à New York (où nous l'avons rencontré) pour donner une conférence aux Nations Unies sur l’avenir des économies. Suivie d’une autre sur celui des bibliothèques. Tout le monde veut avoir son avis sur l’avenir. Il est vrai que c’est le titre de son dernier livre : « Who owns the future ?» (Simon&Schuster). Qui possède -aujourd’hui- le monde de demain ?

Il y a une trentaine d’années, Jaron Lanier a été l’un des pionniers de la réalité virtuelle –la création d’univers numériques dans lesquels de vrais humains peuvent se mouvoir et échanger. C’est même lui qui a inventé le terme: « virtual reality ». Il a inventé le jeu video Moondust, développé des prototypes, dont le premier simulateur chirurgical. Il a vendu des start-up à Google, Oracle, Adobe, Pfizer. Fait fortune grâce au Kinect, une caméra en 3D qui a vendu à plus de 18 millions d’exemplaires. Depuis 2006, il est chercheur à Microsoft Research.

Jaron Lanier a participé aux débats à San Francisco qui ont abouti à la création de l'Electronic Frontier Foudation (EFF), l'organisation qui mène la lutte contre les programmes d'espionnage de la NSA. Mais il n'a pas donné suite: ce n'est pas le combat qui lui parait le plus important. Pour lui, l'important n'est pas "qui a accès à l'information" mais "ce que l'on fait avec ces données". Comme il l'explique dans son livre (et dans l'interview ci-dessous), les micro-détails collectées sur chacun grâce à l'Internet sont en train de devenir un puissant moyen de manipulation.

Jaron Lanier, 53 ans, a grandi au Nouveau-Mexique, où ses parents, des artistes new yorkais avaient décidé qu’ils seraient plus en sécurité que sur la côte est (sa mère, rescapée de camp de concentration, avait émigré de Vienne à l’âge de 15 ans. Elle est morte dans un accident de voiture alors qu’il n’avait que dix ans). Il a écrit deux livres. L’un (“You’re not a gadget”) est une critique des réseaux sociaux qu’il qualifie « d’agences d’espionnage privatisées » n’ayant plus aucun intérêt à protéger la vie privée des utilisateurs. Dans “Who owns the future” (non traduit), il décrit un phénomène qu’il n’avait pas anticipé: la concentration des richesses dans un univers qui était censé aplanir les inégalités. L’économie, dit-il, repose de plus en plus sur l’information et celle-ci n’étant pas suffisamment monétisée, la richesse collective se dilue. Bref, le tout-gratuit est en train de détruire la classe moyenne et l’économie de marché.

Interview (en partie publiée dans Le Monde du 22 octobre)

Q: En quoi l’internet détruit-il la classe moyenne ? JL: L’automatisation commence à détruire l’emploi, comme si la vieille peur du 19ème siècle devenait réalité. A l’époque, il y avait cette inquiétude énorme que l’emploi des gens ordinaires était menacé par le progrès des machines. Quand les voitures ont remplacé les chevaux, les gens pensaient que cela devenait tellement facile de conduire qu’il n’y aurait plus de raison de payer pour le transport. Tous ceux qui travaillaient avec les chevaux allaient perdre leur emploi. Mais les syndicats étaient puissants. Ils ont imposé qu’il est normal de payer quelqu’un même si le travail est moins pénible et qu’il est plus facile de conduire un taxi que de s’occuper de chevaux. Avec l’Internet, les choses deviennent tellement faciles que les gens rejettent cet arrangement payant. C’est une erreur. Cela a commencé avec Google, qui a dit : on vous donne un moteur de recherche gratuit. En contrepartie, votre musique, vos photos, vos articles vont aussi être gratuits. L’idée est que ça s’équilibre : vous avez moins de revenus mais vous avez accès à des services gratuits. Le problème est que ce n’est pas équilibré. Bientôt, les consommateurs vont accéder aux produits grâce aux imprimantes 3D. Graduellement toutes les choses physiques deviennent contrôlées par les logiciels et tout devient gratuit.

Q : Mais certains s’enrichissent. JL: L’idée au début de l’Internet était que l’on donnerait du pouvoir à tout le monde parce que tout le monde aurait accès à l’information. En fait, Google et tous ceux qui collectent les informations au sujet des autres parce qu’ils offrent ces services gratuits, deviennent de plus en plus puissants. Plus leurs ordinateurs sont gros, plus ils sont puissants. Même si vous regardez la même information que Google, Google en retire beaucoup plus de pouvoir que vous. L’autre remarque à faire, c’est que dès que quelqu’un prétend avoir une technologie qui peut remplacer les gens, c’est faux. Exemple : la traduction automatique. Vous pouvez prendre un document en anglais, l’entrer dans un ordinateur et le ressortir en français. Cela ne va pas être du très bon français mais quelque chose va ressortir.

Q : Et c’est gratuit. Quel est le problème ? JL : Les compagnies qui font de la traduction automatique collectent des millions et des millions d’exemples de documents qui ont été traduits par des vraies personnes. Ils repèrent des morceaux de phrases qui sont semblables à ceux de votre document et ils traduisent un peu à la fois et assemblent le patchwork. Cela ressemble à un cerveau électronique gigantesque mais en fait, il s’agit du travail de tonnes de gens qui ne sont pas payés et ne savent même pas qu’ils sont utilisés. Pour chaque nouvelle technologie qui prétend remplacer l’humain, il y a en fait des gens derrière le rideau. Ce que je dis, c’est qu’il y a une solution : il faut garder trace des gens qui fournissent un vrai travail et avoir une option qui leur permette d’être indemnisés. L’automatisation dépend systématiquement de ce que nous appelons « big data » ou informations produites par un nombre élevé de gens. Ces données ne viennent pas des anges ou de phénomènes surnaturels. Elles viennent des gens. Si on les payait pour ces données, on pourrait soutenir l’emploi.

Q : Quelles sont ces données qui ont tant de valeur ? JL : Les compagnies qui possèdent les gros ordinateurs créent des modèles pour chacun d’entre nous. Google a un modèle de vous. Pareil pour la NSA (agence de la sécurité nationale), Facebook, et même certaines organisations criminelles. Elles collectent des données sur vous et les utilisent pour faire des projections. L’idée, c’est de modifier le comportement.

Q : Comment ça, manipuler ? JL : Les manipulations sont très petites. Cela peut être trouver le moyen de vous faire accepter un prêt qui n’est peut être pas aussi intéressant qu’un autre. Comment vous inciter à faire tel ou tel achat. C’est un système froid, basé seulement sur les statistiques. Il travaille très lentement, comme les intérêts composés. Sur la durée, cela fait beaucoup d’argent. C’est comme cela que Google est devenu si riche : les gens qui paient Google peuvent obtenir un tout petit peu de modification du modèle de comportement. C’est un système géant de modification comportementale. Il faut comprendre que c’est différent du modèle traditionnel de publicité. La publicité a toujours été une forme de rhétorique, de persuasion, de style. Ici, il n’est pas question de style. C’est placé au bon moment. C’est purement pavlovien. Il n’y a aucune créativité. C’est une forme de manipulation sans esthétique mais c’est très graduel et très fiable, parce que c’est juste des statistiques. Il s’agit aussi du type d’informations vous recevez. Si vous allez en ligne, vous ne voyez plus les mêmes informations que quelqu’un d’autre. Les informations sont organisées spécifiquement pour vous par ces algorithmes. C’est un monde où tout est ouvert et en même temps la plupart de ce que les gens voient est manipulé. Ce qui n’est possible que parce que les gens qui manipulent ont des ordinateurs plus puissants que les gens ordinaires.

Q: Qui a les plus gros ordinateurs ? JL: Personne ne le sait. Ils sont conservés dans des cités gigantesques d’ordinateurs. Ils sont généralement placés dans des endroits isolés près de rivières qui permettent de refroidir les systèmes . Peut-être c’est Google, peut-être la NSA. Personne ne sait. En Europe, la plupart sont en Scandinavie.

Le problème n’est pas qui a accès à l’information mais ce qu’ils font de l’information. Si vous avez des ordinateurs beaucoup plus puissants, cela ne peut pas créer une société équitable. Au lieu d’essayer de plaider pour la transparence et le respect de la vie privée, nous devrions nous préoccuper de ce qui est fait avec les données accumulées. Nous vivons à une époque où il y a deux tendances contradictoires. D’un côté, tout le monde dit : n’est-ce pas formidable cette décentralisation du pouvoir, grâce à Twitter etc. De l’autre côté, la richesse est de plus en plus centralisée. Comment est-il possible que le pouvoir soit décentralisé et la richesse de plus en plus centralisée ? En fait le pouvoir qui est décentralisé est un faux. Quand vous tweetez, vous donnez de vraies informations aux gros ordinateurs qui traquent vos mouvements

Q : Comment monnayer nos tweets ? JL : Je préconise un système universel de micro-paiements. Tout le monde toucherait une rémunération –fût-elle mimine- pour l’information qui n’existerait pas s’ils n’existaient pas. Cette idée circulait déjà dans les années 1960, avant même que l’internet soit inventé. C’est juste un retour aux origines. Si on arrivait à savoir combien les compagnies sont prêtes à payer pour avoir des informations, cela serait utile. Les gens pensent que le montant serait infime. Mais si on regarde en détail, c’est faux. Les données concernant l’homme de la rue ont beaucoup de valeur. Le potentiel est là pour soutenir une nouvelle classe moyenne. Chaque donnée individuelle aurait une valeur différente. Certaines seraient plus cotées parce qu’elles sortent de l’ordinaire.

Q : Vous êtes devenu anti-technologies ? JL: Pas du tout ! J’ai aidé à mettre en place ce truc que je critique maintenant ! Mais il faut regarder les résultats dans le monde réel. J’avais pensé que pendant l’âge de l’Internet on verrait une augmentation fantastique de richesse et d’options. A la place, on voit une concentration intense des richesses. Et c’est un phénomène mondial. Si c’est cela la tendance, si la technologie concentre les richesses, la technologie va devenir l’ennemie de la démocratie, peu importe le nombre de tweets. Je refuse de faire l’autosatisfaction quand je vois tous ces gens ordinaires qui perdent pied alors que leur situation ne devrait faire que s’améliorer grâce aux progrès technologiques

dimanche, 6 décembre 2015

Alain Finkelkraut: Nous vivons la fin de la fin de l'Histoire , Le figaro 21/11/15j

Alain Finkielkraut : « Nous vivons la fin de la fin de l’Histoire » Vincent Tremolet de Villers



LE FIGARO. - Dix mois après les attentats des 7, 8 et 9 janvier, Paris et sa banlieue ont été le théâtre de scènes de guerre. Cent trente personnes sont mortes. On compte des centaines de blessés. Le pays est traumatisé. Le mot « guerre » est sur toutes les lèvres. Quel sentiment prime chez vous : le chagrin, l’inquiétude ou la colère ?

Alain FINKIELKRAUT. - Ce qui domine en moi, c’est l’accablement et même le désespoir. Comme le rappelait dans ces colonnes Jean-Pierre Le Goff, la disparition des grandes idéologies avait pu laisser croire à l’avènement d’un monde unifié et pacifié sous la triple modalité de l’économie de marché, d’Internet et des droits de l’homme. Cette illusion se dissipe brutalement : nous vivons la fin de la fin de l’Histoire. L’Histoire fait son retour dans un pays et sur un continent qui se croyaient définitivement hors d’atteinte. Et cette Histoire n’est pas belle à voir. Ce n’est pas la réalisation triomphale de l’esprit décrite par Hegel. Ce n’est pas le grand récit palpitant de l’émancipation universelle. Ce n’est pas le progrès de l’humanité jusqu’à son accomplissement final. Ce n’est pas, entre guerre d’Espagne et 2e DB, la geste héroïque rêvée par Régis Debray et tant d’autres. Bref, ce n’est pas Madame H. (2), c’est l’Histoire avec une grande hache, qui, au titre de « croisés », d’« impies » ou d’« idolâtres », peut nous faucher n’importe où, à tout moment, quels que soient notre âge, notre sexe, notre profession ou notre appartenance. Les spectateurs du Bataclan et les clients de La Bonne Bière, de La Belle Équipe, du Carillon et du Petit Cambodge ne portaient pas d’uniforme. Ils ne militaient pour aucune cause, ils ne remplissaient aucun mandat. Ils buvaient un coup, ils partageaient un repas, ils écoutaient un concert : ils ont pourtant été tués. Nous avons beau vivre en démocratie, le totalitarisme de l’Histoire est désormais notre lot. Totalitarisme, en effet, car, loin d’accoucher de la liberté, la violence qui se déchaîne est une calamité sans échappatoire, un fléau auquel personne n’est libre de se soustraire. Envolée comme promesse, l’Histoire ressurgit comme destin et nous dépouille pour longtemps de notre droit à l’insouciance. Pour résumer le bonheur parfait, les Juifs d’Europe centrale disaient : « Wie Gott in Frankreich. » Selon Saul Bellow, cette expression signifie que « Dieu serait parfaitement heureux en France parce qu’il ne serait pas dérangé par les prières, rites, bénédictions et demandes d’interprétation de délicates questions diététiques. Environné d’incroyants, Lui aussi pourrait se détendre le soir venu tout comme des milliers de Parisiens dans leur café préféré. Peu de choses sont plus agréables, plus civilisées qu’une terrasse tranquille au crépuscule. » Paris était « la ville sainte de la laïcité », mais les massacres du 13 novembre ont fait le malheur de Dieu.

Une rhétorique antiterroriste rythme les discours de nos gouvernants et de nos politiques. Notre ennemi, c’est le terrorisme ?

Nous avons voulu, avec l’Union européenne, instaurer le règne de la paix perpétuelle. Notre grand rêve helvétique se fracasse aujourd’hui sur la réalité de l’islamisme. De la haine qu’il nous voue, cet ennemi n’a jamais fait mystère. Il joue cartes sur table et pourtant nous avons longtemps refusé de l’identifier. Lâcheté ? Non, mémoire. Du Juif, c’est-à-dire, selon l’expression de Jankélévitch, de l’Autre indiscernable, de l’Autre imperceptiblement Autre, Hitler avait fait l’ennemi, et même l’ennemi absolu. Pour ne pas récidiver, le parti intellectuel composé aujourd’hui d’universitaires, de journalistes et de personnalités du show-biz en appelle, quand surgit l’ennemi, au respect de l’Autre. Dans l’Europe posthitlérienne, l’antiracisme tient lieu de vision du monde et on expie le fait d’avoir pris l’Autre pour l’ennemi en prenant l’ennemi pour l’Autre. Ce contresens fatal a survécu au 11 janvier. Survivra-t-il au traumatisme du 13 novembre ? C’est toute la question.

Avant le 13 novembre, le débat intellectuel était très tendu. L’unité nationale est-elle possible chez les intellectuels ?

Les semaines qui ont précédé le carnage ont été occupées par une campagne de presse assourdissante contre les « néoréacs ». Les éditorialistes dressaient des listes. Des historiens, des sociologues, des philosophes, des « humoristes » même s’inquiétaient des risques de contamination et préconisaient la plus extrême vigilance. Ma tête était mise à prix pour ce crime : nommer l’ennemi au lieu de dénoncer les humiliations infligées à l’Autre et de faire le procès du Même (c’est-à-dire de l’identité nationale). Contre cette pensée « nauséabonde » et « putride », L’Obs a battu le rappel des nouveaux intellos de gauche et promis sur une pastille jaune (oui, jaune !) en couverture « 0 % de Finkielkraut, Zemmour et les autres », et Alain Badiou, sur le site de ce journal où soufflait naguère l’esprit d’Albert Camus, a expliqué le plus sérieusement du monde qu’il ne pouvait se rendre à mon émission « Répliques » (où je l’avais invité pour le mois de janvier prochain) du fait du « devenir central » dans ma pensée « du concept néonazi d’État ethnique ». Le fils d’un rescapé d’Auschwitz nazifié alors qu’il puise son inspiration dans l’œuvre de Péguy et non dans celle de Barrès ou de Vacher de Lapouge ! Cette impudence témoigne de la férocité de l’idéologie aujourd’hui en France. Démentie par les faits, elle se jette sauvagement sur celui qui les rapporte. On préfère anéantir le messager plutôt que d’entendre un message qui oblige à voir la réalité et à penser autrement.

Voir la réalité, n’est-ce pas résister à la tentation de l’amalgame ?

Par la multiplication des attentats, l’État islamique veut provoquer des lynchages, des attaques de mosquées, des agressions contre les femmes voilées et déclencher ainsi une guerre civile. Ce serait donc tomber dans le piège mortel qu’il nous tend que d’incriminer l’ensemble des musulmans de France. Nombre d’entre eux se sentent pris en otages par les barbares. L’islamisme n’est pas tout l’islam, loin s’en faut. Mais ce n’est pas non plus un phénomène marginal ni une création de l’Occident. Nous n’avons pas, par nos politiques néocoloniales, nos guerres impérialistes et nos pratiques discriminatoires, enfanté ce monstre. Nous ne payons pas pour nos crimes. L’obligation du djihad, rappelle Bernard Lewis, se fonde sur l’universalité de la révélation musulmane : « Cette obligation n’a de limite ni dans le temps ni dans l’espace. Elle doit durer jusqu’à ce que le monde entier ait rallié la foi musulmane ou se soit soumis à l’autorité de l’État islamique. Jusqu’à ce moment, le monde est partagé en deux : la maison de l’islam et la maison de la guerre. Entre les deux existe un état de guerre moralement nécessaire, juridiquement et religieusement obligatoire jusqu’au triomphe final et inévitable de l’islam sur l’incroyance. » Bref, le djihad n’est pas un retour de bâton, c’est un projet de conquête. L’Occident doit se défaire de la croyance mégalomaniaque que, pour le meilleur et pour le pire, c’est toujours lui qui mène le bal. Il faut en finir avec l’ethnocentrisme de la mauvaise conscience. Les islamistes ne sont pas des corollaires, ce sont des sujets historiques à part entière. Aujourd’hui l’État islamique a une adresse. Le califat n’est plus un rêve mais un lieu. On peut donc et on doit répondre par la guerre à la terreur qu’il répand. Daech constitue une menace pour le monde entier. Mais ce n’est pas en bombardant Raqqa qu’on réglera le problème posé par la sécession culturelle à Molenbeek et dans de nombreuses cités françaises ou par la montée de l’intégrisme religieux jusque chez les chauffeurs de bus de la RATP.

Sommes-nous prêts pour cette longue lutte ?

Lutter contre l’islamisme, c’est se donner les moyens de reprendre les territoires perdus de la nation en reconstruisant l’école républicaine abêtie, abîmée et même saccagée par un demi-siècle de réformes démagogiques et en maîtrisant les flux migratoires, car plus il y a d’immigrés venus du monde arabo-musulman, plus la communauté nationale se fragmente et plus se développe la propagande radicale. Mais est-il encore temps ?

Dans votre dernier ouvrage, La Seule Exactitude (Stock), vous méditez sur le sursaut du 11 janvier, les espérances et les déceptions que cette marche a pu faire naître. S’agit-il désormais d’histoire ancienne ?

L’esprit du 11 janvier était un leurre. Mon seul et fragile espoir est que le 13 novembre nous ait enfin ouvert les yeux.

(1) « La Seule Exactitude » (Stock). 20 €.

(2) Titre du dernier ouvrage de Régis Debray consacré à la disparition de l’Histoire.

lundi, 2 novembre 2015

Il faut sortir de l'ambiguïté sur l'adhésion de la Turquie en Europe - Arnaud Danjean - Le Figaro 21/10/2015

LE FIGARO. - Angela Merkel a accepté la relance des négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, alors que la chancelière prenait soin de distinguer ce sujet de celui des migrants la semaine dernière encore. Pourquoi un tel revirement ?

ARNAUD DANJEAN. - Le soudain afflux de réfugiés en Europe par la Grèce et les Balkans est intervenu parce que la Turquie l’a permis. Soit de façon délibérée (en s’abstenant d’entraver les passeurs, pour ne pas dire plus), soit en conséquence de son choix de relancer sa « sale guerre » contre les Kurdes. En ajoutant un facteur d’instabilité dans une zone déjà exsangue, alors que plus de deux millions de réfugiés syriens se trouvent en Turquie, Ankara n’a fait qu’accélérer les départs massifs. Cette logique du chantage et du « tout ou rien » est une constante de l’attitude d’Erdogan dans ses relations avec chaque pays de l’Union européenne. Il ne fonctionne que dans un rapport de force pour ramener les Européens - dont il connaît les réticences - à la mécanique de l’adhésion. Dans cette logique, toute avancée possible (et même parfois souhaitable, car il y a des domaines d’intérêts communs, notamment sur le plan économique) est prisonnière d’une revendication politique turque maximaliste. Face à la situation d’urgence actuelle, la Turquie se sait indispensable aux Européens et en profite pour faire monter les enchères. Là où Merkel pense faire une concession technique, Ankara revendique une victoire politique. La vérité est objectivement entre les deux. Une coopération est dans l’intérêt commun et l’ouverture d’un chapitre reste d’une importance relative. Mais l’instrumentalisation extrême produit des ravages dans les opinions publiques.

Comment se déroulent les négociations au quotidien ? Des chapitres nouveaux de négociation ont-ils été ouverts récemment ? Quels avantages la Turquie tire-t-elle de son statut de pays candidat ?

Les négociations - conduites par la Commission mais devant être validées à chaque étape par l’unanimité des États membres - ont commencé fin 2005. Il y a 35 chapitres techniques (des paquets de législation sur tous les grands domaines) dont 33 doivent être négociés et conclus avant d’espérer adhérer. À ce jour, 14 ont été ouverts et un seul a été bouclé positivement. Moins de 3 % du chemin d’adhésion en dix ans : c’est la réalité du processus d’adhésion. Il ne faut donc pas jouer à se faire peur ! Mais il est vrai que le gel des négociations obtenu par Jacques Chirac en 2006 puis renforcé par Nicolas Sarkozy en 2007 - en raison de la non-application par la Turquie d’accords douaniers sur Chypre - a été rompu en 2014 avec l’ouverture des discussions sur un nouveau chapitre. Au plan financier, le statut de pays candidat permet d’accéder à des fonds dits de « pré-adhésion », qui s’élèvent à environ 700 millions d’euros par an pour la Turquie. D’autres fonds peuvent s’ajouter à ce montant, consacrés à des sujets spécifiques - par exemple celui des frontières, en cause actuellement. Cet effort financier devrait être un véritable levier politique de l’Europe pour avoir des exigences plus fortes

Pourquoi Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas mis un terme aux négociations d’adhésion avec Ankara pendant sa présidence ?

Nicolas Sarkozy avait confirmé et amplifié le gel des ouvertures de chapitres. C’était le maximum de ce qui était juridiquement et politiquement possible. Car ce processus repose sur des traités entérinés. L’association de la Turquie à la Communauté économique européenne date de… 1963. Et, aussi curieux que cela puisse paraître, le traité de 1963 comporte une référence claire à la perspective d’une adhésion future, qui s’explique par le contexte de l’époque (guerre froide, choix du camp occidental et de l’Otan par Ankara, régime séculaire de la Turquie). Surtout, Ankara s’est vu reconnaître le statut d’État candidat en 1999. Et toute décision de l’Union européenne sur ce sujet, positive ou négative, se prend à l’unanimité des 28.

Quels pays de l’Union européenne soutiennent encore l’entrée de la Turquie ?

On peut classer les pays européens en trois groupes inégaux sur cette question : ceux qui (Royaume-Uni en tête mais aussi certains pays du Nord) sont favorables à l’entrée de la Turquie, par fidélité à leur conception d’une Europe simple marché, à la dimension politique minimaliste. Ceux (en particulier à l’Est) qui n’osent pas s’opposer ouvertement au principe d’élargissement car ils en ont eux-mêmes bénéficié voilà onze ans, même s’ils ne sont guère enthousiastes à l’entrée d’une Turquie qui reste, historiquement et culturellement dans leurs opinions publiques, le successeur des envahisseurs ottomans. Enfin, les rares pays qui ont, à un moment ou à un autre, clairement exprimé leur opposition : France, Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Grèce. Mais, aujourd’hui, même ces pays-là n’assument plus leur opposition. François Hollande a ainsi « dégelé » en catimini et avec beaucoup d’ambiguïté l’opposition de la France aux négociations. L’Allemagne aussi, même s’il s’agit de la part de Merkel d’une démarche diplomatique assumée pour tenter d’obtenir des contreparties politiques fortes. C’est dangereux car beaucoup de pays européens se rassuraient en se disant qu’in fine, Paris et Berlin mettraient un veto. Si la France et l’Allemagne laissent filer le processus sans négocier de contreparties stratégiques, la Turquie aura beau jeu de s’engouffrer dans cette brèche et d’aviver nos contradictions.

Peut-on prétendre négocier jusqu’au bout et dire « non » à la fin ?

Le problème est qu’une rupture pure et simple des négociations est juridiquement compliquée et surtout politiquement peu vraisemblable. Et sans doute pas vraiment souhaitable, d’ailleurs, tant il est de notre intérêt de ne pas couper tous les ponts avec la Turquie. Le véritable enjeu stratégique est de sortir de cette logique du « tout ou rien » qu’Erdogan brandit avec un cynisme insupportable et de préparer une issue mutuellement acceptable à cet improbable processus. L’idée française promue par Sarkozy en 2007 de partenariat stratégique reposant sur un rapprochement maximal sur des sujets d’intérêt commun (sécurité, économie, énergie) sans intégration pleine et entière à l’Union européenne était l’idée la plus réaliste. Mais elle fut repoussée par Ankara qui ne veut pas paraître se contenter d’une adhésion de seconde zone et nous prend au piège de nos propres engagements passés. Il faudra bien sortir un jour de ces ambiguïtés et de cette navigation à vue !

(Le Figaro Guillaume Perrault)

samedi, 12 septembre 2015

Jean Pierre Le Goff: "Nous assistons à l'extension indéfinie de la notion de culpabilité" Le Figaro 5-6/09/15

Jean-Pierre Le Goff : « Nous assistons à l’extension indéfinie de la notion de culpabilité »

  Vincent Tremolet de Villers


LE FIGARO. - La photo tragique d’Aylan Kurdi a ému l’Europe entière. Est-ce une prise de conscience de la tragédie migratoire à laquelle nous assistons ?

Jean-Pierre LE GOFF. - Cette photo n’est pas seulement tragique, elle est insoutenable. En montrant le cadavre d’un enfant, elle fait surgir un flux d’émotions difficilement maîtrisables qui, une nouvelle fois, risque de tout emporter sur son passage. Quand certains journalistes osent poser la question : « Comment auriez-vous réagi si c’était votre enfant ? », que pouvez-vous répondre ? Cette question me paraît monstrueuse car elle paralyse d’emblée l’interlocuteur et le condamne à se sentir coupable. Je trouve indécent et immoral le fait de se servir de la photo d’un cadavre d’un enfant pour prétendre faire prendre conscience de la gravité du mal et de la situation tragique de ces populations. S’exerce une forme de chantage émotionnel qui suscite moins une prise de conscience - qui suppose précisément la capacité d’un recul réflexif - qu’un sentiment d’impuissance et de culpabilité malsaine. L’expression débridée de l’indignation donne lieu à une sorte de surenchère qui s’étale dans les médias et les réseaux sociaux. Nous sommes dans une société non seulement bavarde, qui a tendance à considérer qu’on a agi sur le monde quand on a beaucoup parlé à son propos, mais dans une société « communicationnelle » où les images chocs et les réactions émotionnelles l’emportent de plus en plus sur la raison.

Sommes-nous collectivement coupables de la mort de cet enfant ?

Nous ne sommes évidemment pas « coupables » de la mort de cet enfant. Se sentir coupable d’une chose pour laquelle nous n’avons pas pris une part active n’a pas de sens. Avec toutes ses limites et ses incohérences sur lesquelles il faudrait pouvoir agir, l’Union européenne sauve des vies et essaie tant bien que mal d’aider ces populations. On peut trouver l’action de l’Union européenne insuffisante, incohérente et impuissante, on peut estimer indigne l’attitude de certains pays, mais on ne saurait les rendre coupables de la mort de cet enfant.

À vrai dire, nous assistons à l’extension indéfinie de la notion de culpabilité dans une logique qui lamine l’estime de nous-mêmes, en nous rendant responsables de tous les maux. Cette logique pénitentielle nous désarme face au défi que représentent ces flux de populations qui fuient la guerre et la barbarie de l’État et des groupes terroristes islamiques, car elle tend à embrouiller les responsabilités, implique l’idée de fautes que nous aurions à réparer dans l’urgence en confondant la politique avec l’humanitaire et les bons sentiments. Nous devons secourir les victimes et prendre en compte la situation des réfugiés avec une éthique de responsabilité qui reconnaît la réalité des frontières.

Bien plus, quand tout le monde est déclaré « coupable », il n’y a plus de responsabilité assignable et tout le monde est rabattu sur le même plan, en étant renvoyé à sa conscience individuelle qui se doit de prendre en charge le fardeau des malheurs du monde. État, société et individus se confondent dans un grand déballage émotionnel où tout le monde se déclare responsable et réagit sur le moment en proclamant haut et fort que cette fois-ci sera la bonne pour agir comme il se doit. Combien de fois n’avons-nous pas entendu ce message, répété à l’envi comme un mantra ?

S’indigner sur les réseaux sociaux est devenu un geste politique. Le premier ministre le fait comme les principaux leaders de l’opposition. Est-ce leur rôle ?

Par la fonction qu’ils occupent et les moyens d’agir dont ils disposent, les politiques ont une responsabilité particulière qui ne se confond pas avec celle des citoyens ordinaires. En l’affaire, l’émotion qui se veut partagée peut servir à noyer leur impuissance dans le déballage de leurs états d’âme et de leur indignation, sans parler du souci qui n’est pas absent de revaloriser leur image dans l’opinion. Une telle optique, loin de les rapprocher du peuple, comme ils le croient, contribue un peu plus à leur discrédit, car le peuple en question attend d’eux autre chose que de bonnes paroles et des incantations. Nous sommes arrivés dans ce domaine à un point de saturation. La chose qui m’étonne le plus est que nombre de politiques ne semblent pas s’en rendre compte et continuent de fonctionner en boucle comme les grands médias audiovisuels qui les fascinent et qu’ils craignent à la fois.

Les choix faits par François Hollande au lendemain de la publication de cette photo d’un enfant kurde mort sur une plage donnent l’image d’une politique à la remorque de l’émotion et d’un journalisme sans scrupule qui se prend pour un éveilleur de conscience et un redresseur de torts d’un peuple qu’il juge insensible et lâche. La réaction de la ministre de l’Éducation nationale sur un plateau de télévision va dans le même sens. Estimant que la publication de cette photo était nécessaire pour « ouvrir les yeux » et « être éclairés » sur la réalité des situations terribles des migrants, la ministre semblait oublier que les idéaux républicains dont elle se réclame donnent une place centrale à la raison, considèrent que l’« émotion est mauvaise conseillère » et entendent « éclairer » les citoyens d’une tout autre manière que par le choc des photos. Dans le tourbillon de la communication, les principes ne sont plus de mise, les mots perdent leur sens ; il importe avant tout de réagir au plus vite et de faire part de son indignation.

L’émotion est-elle une des composantes de la politique ?

Une partie de la classe politique a suivi cette évolution problématique quand elle n’a pas elle-même entretenu cette illusion avec des promesses démagogiques. Aujourd’hui, c’est le compassionnel et la « politique de l’ambulance » qui semblent l’emporter faute de projet plus structurant et de vision prospective à long terme qui permettent au pays de s’y retrouver et de se réinsérer dans l’histoire.

L’émotion est présente dans la politique comme dans les autres domaines de l’existence individuelle et collective, mais par la nature même de l’activité, des responsabilités et de la représentation du pays et des institutions qu’elle implique, elle exige précisément, plus qu’ailleurs, de savoir contenir et maîtriser ses émotions. C’est précisément ce qui semble s’être passablement érodé aujourd’hui au profit d’un « égotisme » qui a du mal à se contenir et qui s’affiche inconsidérément dans les réseaux sociaux et dans les médias. Ce n’est pas avant tout ces derniers qui sont en cause même s’ils se prêtent à ce genre d’exercice, mais un nouveau type d’individualisme autocentré, à la fois sentimental et crispé sur sa carrière et ses ambitions.

Comment aborder le défi que représentent ces nouveaux flux migratoires ?

Plutôt que de nous sentir « coupables », la question est de savoir si nous sommes prêts à affronter le mal à sa racine en traitant les causes qui provoquent ce flux d’immigration et en premier lieu la guerre et la barbarie dont l’État islamique et les groupes terroristes sont responsables et coupables. Si la réponse militaire n’est pas la seule, elle n’en est pas moins une condition première et indispensable à tout règlement. Ce combat-là ne relève pas de l’indignation et de la morale, mais de la politique et de l’action militaire sur le terrain. Sommes-nous prêts avec d’autres à en payer le prix ?

La réponse ne me paraît pas aller nécessairement de soi dans une société marquée par un certain pacifisme et un angélisme que le 11 janvier a ébranlés mais qui n’ont pas pour autant disparu. Les images, l’émotion et la morale réduite à l’indignation et aux bons sentiments sont devenues les modes d’expression d’une société qui a perdu le sens du tragique et de l’histoire, en croyant vivre à l’abri des désordres du monde. Une partie de la société et de la classe politique n’entendent pas vraiment remettre en cause cette illusion. Qui aura le courage de trancher et de faire des choix clairs et cohérents ?

dimanche, 29 mars 2015

Jean Pierre Le Goff: " Le front National st le trou noir de la politique" Le Figaro 21-22 mars 2015

Jean-Pierre Le Goff : « Le Front national est le trou noir de la politique »

 illers

PROPOS RECUEILLIS PAR Vincent Tremolet de Villers

LE FIGARO. - En deux mois la France est passée du 11 janvier à la campagne des élections départementales. Tout est redevenu comme avant ?

Jean-Pierre LE GOFF. - Après les événements de janvier, nous avons assisté à une prise de conscience des dangers du terrorisme islamiste et de l’islamisme radical. La mentalité angélique et pacifique en France a été ébranlée. Les diverses mesures prises par le gouvernement et les nouvelles lois en matière de sécurité discutées au Parlement en témoignent. Mais cela ne veut pas dire pour autant que cette mentalité ait disparu. Elle se redéploie dans le champ intellectuel et médiatique, sous les formes renouvelées d’une fraternité universelle qui plane dans les nuées et d’un œcuménisme mou qui évite soigneusement les questions qui fâchent. La nécessité impérative de combattre les germes de guerre civile et la volonté d’unifier le pays ne doivent pas conduire à un nouveau consensus informe qui « noie le poisson » et ne règle rien.

On invoque « l’esprit du 11 janvier » et on « remet le couvercle » sur le débat d’idées par peur de diviser et de « discriminer ». En même temps, le débat et la confrontation intellectuelle sont placés sous la surveillance d’associations communautaristes qui se sont faites les dépositaires de la morale publique et n’hésitent pas à porter plainte pour un oui ou pour un non. C’est malheureusement ce qu’encourage une nouvelle fois le gauche au pouvoir au nom de la lutte contre les discriminations, renforçant ainsi l’enfermement dans une mentalité victimaire d’une partie de nos compatriotes musulmans. La politique de l’aveuglement volontaire et l’incohérence pratiquées au nom de bons sentiments n’ont donc pas disparu. Elles aboutissent à dénier ou à minimiser à tout prix les problèmes qui, n’ayant pas trouvé leurs canaux d’expression dans un cadre démocratique qui les rend intelligibles et les civilise, reviennent par la fenêtre sous la forme du défoulement populiste et de l’extrémisme.

La campagne du PS s’est concentrée sur le Front national et les « valeurs républicaines » menacées… Était-ce opportun ?

Tout d’abord, ces élections départementales ont un caractère quelque peu surréaliste : après avoir annoncé la mort prochaine des « départements » et des conseils généraux il y a moins d’un an, les Français sont invités à voter à des « élections départementales » qui remplacent les « élections cantonales » pour élire un binôme homme-femme dont le citoyen ignore le pouvoir exact dans le cadre de départements dont on n’a pas encore bien défini les compétences… Sans prétendre que ce seul facteur explique l’abstention, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il ne crée pas forcément une forte envie d’aller voter. Contre l’abstention, le responsable du Parti socialiste et des écologistes ont envisagé un outil miracle : rendre le vote obligatoire qui, aurait le pouvoir de réconcilier les Français avec la politique et ferait reculer le Front national… Jusqu’où ira le Parti socialiste dans cette politique de l’autruche bête, moraliste et autoritaire ?

Peut-on penser que le FN tire bénéfice de ce climat ?

À sa grande satisfaction, le FN est désormais placé au centre des débats politiques, médiatiques et des dîners en ville. La rhétorique de l’antifascisme pour tenter de remobiliser une gauche divisée et faire apparaître la droite comme l’alliée naturelle du FN fonctionne à contre-emploi en renforçant le vote protestataire chez les électeurs. De son côté, le président de la République consulte à tour de bras pour établir une nouvelle « synthèse » entre courants et alliés potentiels promettant des places ministérielles, comme au bon vieux temps de la IVe République et du Parti socialiste. Comment voulez-vous que les Français reprennent confiance dans la politique avec cette forme de mitterrandisme à petits pieds ? Un tel délitement brouille les enjeux électoraux, instrumentalise le suffrage universel et le Front national à des fins étroitement politiciennes, sur fond de chômage de masse, de crainte de nouveaux attentats terroristes islamistes et d’exacerbation des tensions au sein de la société.

La droite en profite ?

La droite aurait tort de renvoyer simplement la balle dans l’autre camp avec des formules chocs à l’emporte-pièce, du genre « FNPS » qui réjouit peut-être l’entre-soi des militants et alimente les grands médias, mais qui donne une piètre image de la politique. Le FN est devenu le trou noir d’une déliquescence de la politique, absorbant une bonne partie du « ras-le-bol », des rancœurs, des ressentiments, des logiques de bouc émissaire… qui se sont installés dans la société, tandis que les partis traditionnels en font un point de fixation paralysant qui les entraîne dans une spirale dont il n’est pas sûr qu’ils se relèveront.

De dérapages en polémiques, la surveillance de la parole s’est-elle renforcée ?

Avec la crainte du terrorisme et de l’extrémisme islamiste d’un côté, et la montée du Front national de l’autre, la crispation et la tension se sont accentuées. Un climat de confusion, de stress et de méfiance, au plus près des affects, est palpable. Dans cette situation, sur le plan politique, mais aussi sur le plan intellectuel, il peut paraître aujourd’hui plus difficile de dire les choses clairement et de rendre intelligible ce qui se passe. Beaucoup peut-être « n’en pensent pas moins », mais ils craignent encore de passer publiquement pour des islamophobes ou des partisans du FN, des « réactionnaires » ou des pessimistes aux yeux des conformistes qui refusent de regarder la réalité en face ou préfèrent l’édulcorer. Contre ces lâchetés qui s’accompagnent souvent de confusion intellectuelle, il s’agit de ne pas « noyer le poisson » sans pour autant verser dans une réactivité émotionnelle qui glisse vite dans la logique du bouc émissaire. Il peut paraître difficile d’occuper une telle position dans le climat actuel, mais il me semble que la politique en sortirait grandie si elle faisait valoir clairement un tel positionnement.

C’est l’inverse qui s’est passé avec les déclarations du premier ministre au lendemain des attentats de Charlie Hebdo sur la « France, qui n’est pas celle de Michel Houellebecq… » et plus récemment avec ses propos sur Michel Onfray. Ces déclarations imbéciles auxquelles s’ajoute l’usage de notions telles que « apartheid », « politique de peuplement » ou encore « fascisme islamique »… en disent long sur un état de confusion et de déculturation d’un discours politique qui s’exprime désormais dans une logique réactive de communication qui fait fi de l’importance symbolique du langage et de ses effets dans l’espace public. Cette déstructuration des significations est d’autant plus grave qu’elle s’exerce désormais aux plus hauts sommets de l’État.

Vous disiez au moment de l’affaire Leonarda que nous assistions à l’autodestruction de la politique. Qu’en est-il ?

L’émotion et la compassion victimaire sont devenues des modes privilégiés d’expression dans l’espace public et médiatique. La « proximité » émotionnelle et sentimentale, la volonté d’apparaître à tout prix comme tout le monde nuisent gravement à la spécificité et à la crédibilité de la politique. Elles ne rapprochent pas des citoyens mais réduisent le responsable politique à une « normalité » psychologique qui le dépouille de toute dimension institutionnelle, position favorable au « harcèlement » et au lynchage dans les médias et sur les réseaux sociaux où les nouveaux sans-culottes postmodernes sont légion.

Ce déshonneur et cette autodestruction de la politique accompagnent une érosion de la déontologie journalistique et des nouveaux modes de fonctionnement des médias. Les grands médias audiovisuels et les réseaux sociaux s’emballent à la moindre petite phrase dans une course effrénée à l’audience. Il y a un côté dérisoire et pathétique dans tous ces pseudo-événements qui, avec les faits divers en série, ramènent le débat public et politique à son plus bas niveau. Les politiques qui entendent faire valoir leurs arguments et leurs propositions ont du mal à les faire entendre face à des journalistes qui coupent sans arrêt la parole, zappent à grande vitesse d’un sujet à un autre sans souci de cohérence et d’ordonnancement. Il en va de même dans des émissions de débat entre journalistes ou entre intellectuels, quand ils sont animés par des animateurs vedettes qui font valoir sans plus de retenue ce qui leur passe par la tête.

Cette dérive ne date pas d’hier ?

Il me semble que depuis les attentats terroristes du mois de janvier et la polarisation autour du Front national, les débats publics et médiatiques ont pris une allure plus stressée. Des journalistes comme leurs invités se mettent à parler de plus en plus vite, se coupent constamment la parole dans une lutte où se mêlent la valorisation des ego et l’affirmation péremptoire d’opinions. Il n’y a nulle fatalité à ce que ce genre de discussion de bistrot continue, pour autant que des hommes politiques, des journalistes et des intellectuels refusent ce genre de fonctionnement, en montrant par leur attitude qu’il est possible de mener des débats calmes, argumentés et éclairants, comme cela arrive encore dans certains débats à la radio et à la télévision. Dans ce cas, la déontologie professionnelle et la culture de l’animateur ou de l’interviewer comptent beaucoup. Je suis inquiet du développement de l’inculture, de l’à-peu-près et du parti pris dans la diffusion de l’information. Le modèle du journaliste justicier démasquant les mensonges du pouvoir et des puissants s’est répandu dans les médias, y compris au sein des services publics, qui en ont fait un nouveau héros de la modernité.

Les politiques devraient refuser certaines émissions ?

Si l’usage de ces moyens d’information et de communication, la connaissance de la personnalité des responsables politiques et des candidats me paraissent faire partie des conditions de l’exercice politique dans les démocraties modernes, encore s’agit-il de ne pas s’aplatir devant des animateurs vedettes qui cherchent systématiquement à piéger l’interlocuteur ou à le déstabiliser par la dérision en mélangeant indûment les genres entre vie privée et vie publique. On assiste encore chaque semaine à ce triste spectacle où des politiques « en plateau » sont les proies d’une dérision adolescente ou de journalistes militants. Ce phénomène me paraît renvoyer, là aussi, au développement d’un individualisme egocentré qui, selon moi, n’est pas sans rapport avec le nouveau terreau éducatif et la pédagogie moderniste qui sévit depuis des années à l’école.

Votre propos ne risque-t-il pas une nouvelle fois d’apparaître comme pessimiste ?

Mon propos n’est pas si pessimiste qu’il y paraît, car je suis persuadé que nous arrivons à la fin d’un cycle historique, même si nous ne voyons pas encore émerger clairement un renouveau. En 2005, j’avais caractérisé la campagne présidentielle comme une « catharsis pour un changement d’époque » (La France morcelée, Folio, 2008). Nous n’avons pas encore changé d’époque et la catharsis a toujours lieu avec une liquidation chaotique et un règlement de comptes des problèmes accumulés depuis des années. J’espère que les débats politiques en liaison avec les élections présidentielles seront l’occasion de prendre de la hauteur et de réarticuler la politique à l’histoire autour de projets qui ne soient pas purement gestionnaires et comptables. Je crois qu’il est vraiment temps de changer d’époque en menant un véritable travail de reconstruction, faute de quoi la France sera de plus en plus ingouvernable, livrée au chaos des idées et à tous les extrémismes avec une Europe coupée des peuples et impuissante.

lundi, 9 février 2015

Denis Brague "En France, on a le droit de tout dire, sauf ce qui fâche" le Figaro 18janvier 2015

Débats Rémi Brague : « En France, on a le droit de tout dire, sauf ce qui fâche » MARIE-LAETITIA BONAVITA

- L’attentat contre Charlie Hebdo prétend prendre appui sur des motifs religieux. Y a-t-il une violence inhérente à la religion en général ?

Rémi BRAGUE. - Le mot de « religion » est déjà trompeur en soi. Notre idée d’une religion est calquée, même chez le bouffeur de curés le plus recuit, sur celle que nous nous faisons du christianisme. Nous allons donc dire : dans l’islam, il y a du religieux (les prières, le jeûne, le pèlerinage, etc.) et du non-religieux, la charia, dont les règles vestimentaires, alimentaires, etc. Et nous avons le culot de dire aux musulmans : renoncez à la charia et nous acceptons votre religion ! Mais ils ne voient pas les choses comme nous ; pour eux, la charia sous ses différentes formes, et avec toutes ses règles, fait partie intégrante de la religion. La mystique, elle, est certes permise, mais facultative.

Tout le système de l’islam, si l’on peut dire, repose sur la révélation faite à Mahomet. Attaquer le Prophète, c’est mettre en danger tout l’édifice. Allah est de toute façon bien au-dessus de tous les blasphèmes, c’est pourquoi le nier est presque moins grave…

La violence, inhérente à une religion ? Il faut distinguer les adhérents à une religion qui ont pu se laisser aller à des violences. Ils ont même pu les justifier au nom de leur religion. Ainsi Charlemagne convertissant de force les Saxons ou, bien sûr, ceux dont on parle toujours, les croisés et les inquisiteurs. Mais aussi les généraux japonais de la Seconde Guerre, bouddhistes zen. Ou Tamerlan, qui s’appuya au début sur les soufis de la confrérie des naqchbandis, dont les massacres, au XIVe siècle, surpassèrent ceux de Gengis Khan. Et rappelons que le plus grand pogrom antichrétien de notre siècle, en 2008, à Kandhamal (Odisha), a été le fait d’hindouistes, qui ne sont pas tendres envers les musulmans non plus.

Ceci dit, reste à se demander si l’on peut attribuer des actes de violence au fondateur d’une religion, à celui qui en reste le modèle et à son enseignement. Pour Jésus et Bouddha, on a du mal. Or, malheureusement, nous avons les recueils de déclarations attribuées à Mahomet (le hadith) et ses biographies anciennes, et avant tout celle d’Ibn Ishaq-Ibn Hicham (vers 830). Il faut la lire et se méfier des adaptations romancées et édulcorées. Or, ce qu’on y raconte comme hauts faits du Prophète et de ses compagnons ressemble beaucoup à ce que l’on a vu chez nous et à ce qui se passe à une bien plus grande échelle au Nigeria, sur le territoire de l’État islamique, ou ailleurs. Mahomet a en effet fait décapiter quelques centaines de prisonniers, torturer le trésorier d’une tribu juive vaincue pour lui faire avouer où est caché le magot (on pense au sort d’Ilan Halimi) et, ce qui ressemble fort à notre affaire, commandité les assassinats de trois chansonniers qui s’étaient moqués de lui. Il ne sert de rien de répéter « contextualiser ! contextualiser ! » Un crime reste un crime.

- Comment a évolué la notion de blasphème en France ?

La dernière condamnation pour sacrilège, chez nous, a été celle du chevalier de La Barre, en 1766. Je rappelle d’ailleurs qu’il avait été condamné par des tribunaux civils, les parlements d’Abbeville, puis de Paris, alors que les gens d’Église avaient essayé de le sauver… Nul doute que c’est en reconnaissance de ces efforts que l’on a donné son nom à la rue qui longe la basilique de Montmartre !

Une loi sur le sacrilège, votée en 1825 au début du règne de Charles X, a été abrogée dès 1830, au début de la monarchie de Juillet. Depuis lors, on pense davantage à des délits verbaux ou picturaux qu’à des profanations d’objets considérés comme sacrés. Ce qui n’empêche pas des crétins de combiner le verbal et le matériel en taguant des insultes sur des églises ou des synagogues et aujourd’hui sur des mosquées. La représentation de Dieu n’est pas autorisée par toutes les religions. La figuration de Dieu permet-elle plus facilement sa caricature ? La figuration de Dieu dans le christianisme repose elle-même sur l’idée d’incarnation. Le Dieu chrétien n’est pas enfermé dans sa transcendance. On ne peut monter vers lui, mais il a voulu descendre vers nous. Il est d’une liberté tellement absolue qu’il peut, pour ainsi dire, transcender sa propre transcendance et se donner lui-même une figure visible en Jésus-Christ. Les icônes, tableaux, fresques, statues, etc., bref les neuf dixièmes de l’art plastique européen, sont, en divers styles, la petite monnaie de cette première entrée dans la visibilité. Quant à se moquer de lui une fois qu’il a pris le risque de prendre une figure humaine, cela a été fait depuis longtemps, et en abondance. Les caricatures de Charlie, et les autres, ne sont rien à côté de ce qu’a dû subir, en vrai, le Crucifié. Leurs tentatives pour blasphémer sont donc moins du scandaleux que du réchauffé. Il est en tout cas intéressant que l’on se moque dans ce cas, non des tortionnaires, mais de leur victime…

- Peut-on dire que « l’esprit Charlie » est héritier de Voltaire ?

« Esprit » me semble un bien grand mot pour qualifier ce genre de ricanement et cette manie systématique, un peu obsessionnelle, de représenter, dans les dessins, des gens qui s’enculent… Voltaire savait au moins être léger quand il voulait être drôle.

Ceci dit, Voltaire est pour moi, outre l’un des plus enragés antisémites qui fut, celui qui a fait deux fois embastiller La Beaumelle, qui avait osé critiquer son Siècle de Louis XIV. Plus que ses tragédies, c’est l’affaire Calas qui lui a permis de devenir un de nos totems. Elle n’était pas la seule erreur judiciaire de l’époque. Pourquoi Voltaire a-t-il choisi de s’y consacrer ? Ses premières lettres, au moment où il apprend l’histoire, fin mars 1762, le montrent à l’évidence : parce qu’il voulait avant tout attaquer le christianisme. On se souvient du cas : un père protestant soupçonné d’avoir tué son fils qui aurait voulu se faire catholique. On pouvait donc gagner à coup sûr. Si le père Calas était coupable, honte au fanatisme protestant ; s’il était innocent, haro sur le fanatisme catholique… Mais attaquer les vrais puissants, les riches fermiers généraux ou les souverains, comme le régent ou le roi, pas question.

Donc, en ce sens, oui, il y a bien une filiation. Et n’avons-nous rien d’autre à offrir à nos concitoyens, et en particulier aux musulmans, qu’« être Charlie » ? Leur proposer, que dis-je, les sommer de s’identifier à cet irrespect crasseux comme résumant la France, n’est-ce pas les encourager dans le mépris de notre pays et dans le repli identitaire ? J’aurais préféré qu’on défilât en scandant : « Je suis Descartes », « Je suis Cézanne », « Je suis Proust », « Je suis Ravel »…

- La liberté d’expression étant inhérente à la démocratie, peut-on imaginer un islam modéré qui en accepte la règle, au point d’accepter la représentation de Mahomet ?

Je préférerais parler des musulmans de chair et d’os, non de l’« islam », mot ambigu qui désigne à la fois une religion, une civilisation millénaire et des hommes. Il est clair que bon nombre d’entre eux s’accommodent très bien de la démocratie et de la liberté d’expression qu’elle permet en France, liberté qui est plus limitée dans leurs pays d’origine. D’ailleurs, même les extrémistes en profitent, à leur façon, pour répandre leur propagande.

Parler d’islam « modéré » me semble de toute façon insultant pour les musulmans. Car enfin, si l’islam est une bonne chose, alors aucune dose ne sera trop forte. Il y a des musulmans que je ne dirais pas « modérés », mais tout simplement, pour employer un mot qui fera sourire, « vertueux »…

- N’y a-t-il pas, en France, une contradiction entre les usages du politiquement correct, la novlangue qui l’accompagne et l’affirmation que l’on a le droit de tout dire ?

Elle est manifeste, et pas seulement en France. On a effectivement le droit de tout dire, sauf ce qui fâche… Appeler un chat un chat est devenu difficile. On préfère des euphémismes, au moyen de divers procédés, les sigles par exemple. On dira IVG pour ne pas dire « avortement », et GPA pour ne pas dire « location d’utérus », etc. Ou alors, on dilue en passant au pluriel : on dira « les religions » alors que tout le monde pense « l’islam ». Ce n’est pas d’hier : on disait naguère « les idéologies » pour ne pas dire « le marxisme-léninisme ». En Allemagne, en Autriche, en Irlande, les lois proscrivent les atteintes au sacré. En France, le principe de laïcité, âprement défendu, les autorise. Comment concilier l’irrespect, le droit de ridiculiser, avec le respect des croyances ?

Les lois dont vous parlez sont très variées selon les pays. Et elles visent avant tout à protéger non les croyances, mais les personnes concrètes qui les professent. Elles ne se distinguent guère de lois contre la diffamation en général. En tout cas, les règles qui régissent notre chère laïcité n’autorisent pas les atteintes au sacré, au sens où elles les recommanderaient ; je préférerais dire qu’elles les tolèrent.

Le christianisme n’est pas une religion du sacré, mais de la sainteté. Un objet peut être sacré : un « lieu où souffle l’esprit », un monument, un arbre vert, une source, un animal - une vache par exemple -, mais il ne peut en aucun cas être saint. Seule une personne peut être sainte et, en elle, ce qu’elle a de plus personnel, sa volonté libre. Pour le christianisme, Dieu seul est saint. Ceux que nous appelons des saints ne le sont que par participation, par reflet.

Aucune croyance ne mérite le respect, même pas les miennes. C’est que les croyances sont des choses, alors que le respect ne peut avoir pour objet que des personnes. Et ce dernier respect, le seul qui mérite ce nom, est sans limite. Souhaitons qu’il soit réciproque…

- « Nous vivons un temps de profanation généralisée », disait Alain Finkielkraut au mois de janvier 2013, au moment de l’affaire Dieudonné. Que reste-t-il de sacré dans nos sociétés modernes ?

Nous payons le prix d’une vision des choses selon laquelle « ce qui est juste, c’est ce que dit la loi, voilà, c’est tout », comme l’a rappelé le 14 février 2013 le sénateur Jean-Pierre Michel, faisant d’ailleurs écho, sans le savoir, au système de défense des accusés du procès de Nuremberg. La conséquence de cette façon de voir est que ce que les hommes font, ils peuvent le défaire. En conséquence, ce qui sera solennellement décrété « inviolable et sacré » à un moment donné pourra très bien devenir par la suite un « tabou » qu’il faudra « dépasser ». Rien n’est donc à l’abri de la profanation.

Bon nombre de gens font de la profanation leur fonds de commerce. Je ne les envie pas, car leur tâche devient de plus en plus difficile. Sans parler du « politiquement correct » déjà mentionné, ils ont à affronter une baisse tendancielle du taux du profit, car il ne reste plus beaucoup de choses à profaner, faute de sacré encore capable de servir de cible. On a déjà dégommé tant de baudruches… Et à la longue, on s’ennuie à tirer sur des ambulances. On ne peut plus, par exemple, se moquer des gens qui se croient distingués, collet monté, comme on le faisait encore dans les films d’avant-guerre, car tout le monde, et surtout les grands bourgeois, a adopté des mœurs cool, décontract, etc.

Bien des symboles n’ayant pas ou plus de divisions blindées pour les défendre, on pourra donc cracher dessus sans danger. Mais alors, « on triomphe sans gloire ». Quand on persiste à s’en prendre à eux, il faudra constamment renchérir sur le blasphème précédent, aller de plus en loin, par exemple dans le scatologique. En revanche, on voit apparaître de nouvelles idoles, que l’on reconnaît à une sorte d’interdiction d’en rire.

jeudi, 22 janvier 2015

Le Dimanche, pause nécessaire à la cellule familiale Le monde24 decembre 2014

L'extension du travail dominical voulue par le gouvernement inquiète pédopsychiatres et sociologues

Quel serait l'impact d'une ouverture douze dimanches par an des commerces sur la vie privée et familiale des salariés concernés ? De façon étonnante, rien ou presque n'a été dit sur ce sujet depuis que le gouvernement a annoncé sa volonté d'étendre le travail dominical dans le cadre de la loi Macron, qui sera discutée à l'Assemblée nationale à partir du 26 janvier 2015. L'essentiel du débat a porté sur l'efficacité économique de la réforme, et sur la place supposée croissante de la consommation dans les loisirs. C'était l'un des principaux griefs formulés par la maire PS de Lille, Martine Aubry, dans sa tribune parue dans Le Monde du 11 décembre.

Quelques voix se sont élevées pour saluer la mesure, comme celle du sociologue Jean Viard pour qui le travail " arythmique " a du bon pour les individus. Thierry Pech, du cercle de réflexion Terra Nova, et Gilles Finchelstein, de la Fondation Jean-Jaurès, se sont insurgés contre l'idée que la puissance publique " règle pour tous les horloges du travail et du repos ".

Ces partisans de la mesure citent un sondage BVA du 4 décembre qui affirme que 62 % des Français sont favorables à l'ouverture des magasins le dimanche... en oubliant, signe de la forte ambivalence de la population, que 60 % ne sont, dans le même temps, pas d'accord pour travailler eux-mêmes ce jour-là. " Fléau relationnel "

Or, s'ils ne se sont guère fait entendre jusqu'à présent, les spécialistes de la famille interrogés par Le Monde s'inquiètent presque unanimement de la mesure. " Tout ce qui désynchronise les temps est destructeur de la famille, affirme ainsi le sociologue François de Singly. Dans la semaine, les gens ne sont pas très disponibles le soir en rentrant du travail.Le samedi, chacun part pour ses activités, c'est une journée de transition. C'est le dimanche qu'ils font une pause. Ce jour-là, les parents sont cool, comme disent les adolescents. C'est grâce à cela que tiennent les bonnes relations familiales. "

" Les enfants ont besoin d'un temps où leurs deux parents sont présents, dans un état d'apaisement, renchérit la psychanalyste Sylviane Giampino, spécialiste de la petite enfance. Quand on sait que personne ne travaille ni ne va à l'école le lendemain, la détente s'installe. De plus en plus, les parents se relaient auprès des enfants. Cette perte de cohésion est un fléau relationnel, donc psychologique pour le développement de l'enfant. "

Pierre Suesser, président du Syndicat national des médecins de protection maternelle et infantile, observe également un " stress croissant pour concilier vie professionnelle et vie familiale ". " L'imbrication croissante des sphères a un effet néfaste sur la tranquillité d'esprit des parents et leur disponibilité ", observe-t-il.

Le constat est partagé : peu importe que ce temps de repos à plusieurs ait lieu le dimanche, aujourd'hui largement désacralisé, ou un autre jour. " L'important, c'est de garder une pause commune, argumente M. de Singly. La difficulté à préserver ce temps où l'on se retrouve, c'est la fragilité de la famille d'aujourd'hui. Si on supprime progressivement les occasions, il sera très difficile de les recréer. "

Le dimanche ne serait donc pas - seulement - un jour de vie en collectivité forcée, voire d'ennui ? " Quand on est célibataire ou étudiant, on peut être content de travailler le dimanche pour gagner davantage ou payer ses études, relève le psychiatre Serge Hefez, responsable de l'unité de thérapie familiale à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris. Il me semble pourtant que cela doit être réduit au minimum. Pour un enfant ou un adolescent, sentir le groupe autour de soi est fondamental. Le dimanche est le seul moment où il est possible de mettre en place la cellule familiale, d'avoir des interactions et une transmission émotionnelle. " Cela ne concerne pas seulement les parents et les enfants, mais aussi les grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines, etc.

De telles préventions sont-elles disproportionnées, quand on parle de douze dimanches par an, compensés financièrement, et sur la base du volontariat ? " Si le travail du dimanche permet de desserrer l'étau des difficultés financières, ce n'est pas forcément un mal, reconnaît la psychanalyste Claude Halmos, qui a publié en septembre un ouvrage consacré aux effets psychologiques de la crise, Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (Fayard, 286 p., 18,50 euros). Mais il serait souhaitable de ne pas être obligé de travailler le dimanche pour cela. On sous-estime les conséquences individuelles de telles mesures. Et rien ne dit que, dans cinq ans, le travail du dimanche restera un choix. "

Celui-ci n'a en effet cessé de progresser depuis une vingtaine d'années. " Le travail dominical touche principalement certains groupes sociaux, analyse Laurent Lesnard, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l'emploi du temps dans les sociétés contemporaines, qui a étudié cette question en détail à partir des données de l'enquête " Emploi du temps " réalisée par l'Insee en 2009-2010. Aux côtés des professions chargées de missions de service public se trouvent des ouvriers et des employés du commerce et des services. Dans ces deux cas, ce sont principalement des salariés faiblement qualifiés du bas de l'espace économique. " " Perte de sociabilité "

Ces salariés ont plus souvent que d'autres des horaires atypiques en semaine. " C'est la double peine, affirme le chercheur. Ils voient déjà beaucoup moins leur famille et leurs amis la semaine et travaillent le dimanche. " L'impact sur la vie privée de tels horaires a été quantifié. " Des études menées aux Etats-Unis et aux Pays-Bas ont montré que, sur le long terme, ils augmentent le risque de conflits familiaux et de divorce ", relève M. Lesnard.

La récupération des dimanches travaillés compensera les heures, mais pas la sociabilité perdue. " Un dimanche travaillé n'a pas le même impact qu'un jour de semaine, affirme M. Lesnard. Il multiplie par deux la perte de sociabilité familiale et amicale. " Les parents séparés et les familles monoparentales focalisent les inquiétudes, car ils auront des difficultés d'organisation accrues et devront faire appel au système D pour faire garder leurs enfants. Rares sont les experts qui trouvent des effets positifs à la réforme. " Le fait pour les parents de se relayer auprès des enfants peut permettre de passer des moments seul à seul qui sont appréciés ", relève la pédopsychiatre Caroline Eliacheff. Pour le psychologue scolaire Laurent Chazelas, cela pourrait en effet être un " bénéfice secondaire "... à condition qu'il ne concerne pas toujours le même parent, au détriment de l'autre.

Gaëlle Dupont

(Les chiffres 29 % des salariés ont travaillé le dimanche en 2011, dont 13 % de manière habituelle, selon la dernière enquête du ministère du travail, publiée en octobre 2012. Ces chiffres étaient respectivement de 20 % et de 6 % en 1990. UN TIERS des cadres, des professions intermédiaires et des employés, contre 19 % des ouvriers, sont concernés par le travail du dimanche. Celui-ci est plus souvent habituel pour les employés, plus souvent occasionnel pour les cadres.

80 % des personnes assurant la protection des personnes et des biens travaillent occasionnellement ou habituellement le dimanche (policiers, surveillants de prison) - c'est le record. Viennent ensuite les salariés des services de santé (médecins, infirmiers, aides-soignants), dont 60 % travaillent le dimanche, puis les enseignants (57 %) et les salariés qui assurent la " continuité de la vie sociale " (restauration, services, commerce, transports, spectacle), dont 48 % travaillent le dimanche.

24 % des travailleurs du dimanche ont moins de 30 ans, contre 20 % pour l'ensemble des salariés.)

vendredi, 9 janvier 2015

Europe Le débat Minc Cohn-Bendit, "l'Europe va mieux qu'elle ne le croit" Les Echos

http://www.lesechos.fr/journal20150108/lec1_enquete/0204058736729-leurope-va-mieux-quelle-ne-le-croit-le-debat-minc-cohn-bendit-1081177.php

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