Le Figaro 4 février 2014 Ou va la Droite?

DEBAT JEAN-LOUIS BOURLANGES-HENRI GUAINO. La droite cherche comment et avec quel programme retrouver le chemin du pouvoir. Le député des Yvelines Henri Guaino plaide pour un bonapartisme réaliste tandis que Jean Louis Bourlanges, Tocquevillien assumé, défend la voie de l'Europe et du social libéralisme. Entretien croisé entre deux hautes figures de la droite et du centre.




Le Figaro -. Qu'est-ce qu'être de droite aujourd'hui?

Henri GUAINO.- Quand on parle de la droite, de quoi parle-t-on? Des partis ou des idées? Les partis ont cessé d'être des creusets idéologiques. Les différences sur l'État, la République, l'Europe ignorent les frontières partisanes. Le paysage idéologique est totalement éclaté. Ma famille politique souffre elle-même de cet éclatement. Cela tient à ses origines: l'UMP est un rassemblement de différentes familles ancrées dans l'histoire politique française: radicaux, démocrates-chrétiens, gaullistes, néo-libéraux. Cela tient aussi au fait que la Ve République s'est bâtie contre le régime des partis et que l'élection du Président de la République au suffrage universel, qui est la rencontre d'un homme et du peuple, a profondément changé leur rôle. A gauche comme à droite, c'est le candidat à l'élection présidentielle qui définit la ligne politique non le parti.

N'y-a-t-il pas une idée de l'intérêt national qui a toujours dépassé les carcans des partis ? Ne sommes-nous pas confrontés à une crise de civilisation qui les fait exploser ? Henri Guaino La campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy était typiquement une campagne de désaffiliation pour sortir des étiquettes partisanes qui n'ont plus beaucoup de sens. N'était-ce pas au fond ce que voulait le Général de Gaulle? N'était-ce pas l'essence de ce que fut jadis le Bonapartisme ou le Conseil national de la Résistance? N'y-a-t-il pas une idée de l'intérêt national qui a toujours dépassé les carcans des partis? Ne sommes-nous pas confrontés à une crise de civilisation qui les fait exploser?

Jean-Louis BOURLANGES.- On peut accéder dans le débat droite gauche par trois entrées: institutionnelle, sociologique et idéologique. Les institutions divisent inévitablement le pays en deux camps. Ceux des centristes qui l'ont ignoré en ont pris pour leur grade. Sociologiquement, la gauche se flattait de représenter la classe ouvrière et attribuait généreusement à la droite la représentation des «privilégiés». Aujourd'hui, ce clivage ne correspond plus à rien: nous avons des nantis qui votent à gauche, les bobos, et de larges fractions de la France populaire qui se situent à la droite de la droite. La gauche elle-même s'interroge sur sa cible électorale: Terra Nova, un think tank proche du parti socialiste, recommande au PS de se concentrer sur les classes moyennes plutôt que sur la classe ouvrière. Idéologiquement, enfin, la summa divisio de la société française traverse également la droite et la gauche. C'est l'opposition entre la tradition Richelieu et la tradition Montesquieu, entre les enfants de Bonaparte et ceux de Tocqueville. D'un côté, une préférence pour l'égalité, l'État, la Nation et la souveraineté. De l'autre, une prédilection pour la liberté, la vie parlementaire, la décentralisation et l'Europe. Entre la gauche et la droite, le vainqueur de demain sera celui qui réalisera la meilleure synthèse.

Comment parvenir à une telle synthèse?

Aujourd'hui, chacun découvre avec horreur que ce consensus socialo-chiraquien nous a mené au bord du gouffre mais le pays hésite sur la thérapie. Jean-Louis Bourlanges HG.- Notre histoire est rythmée par des synthèses successives. Napoléon a fait la synthèse entre la révolution et l'Ancien régime. Le Conseil national de la Résistance, entre la gauche et la droite. La Ve République, entre la démocratie représentative et la démocratie directe. Aujourd'hui, il ne s'agit pas d'opposer ceux qui veulent une synthèse à ceux qui n'en veulent pas, mais ceux qui veulent une synthèse en faisant table rase de notre passé et ceux qui veulent l'ancrer dans notre histoire.

J-LB.- La question n'est pas celle de la «table rase» ou de la fidélité à l'histoire mais à celle de l'angoisse de notre société devant une globalisation vécue comme une double menace pour la grandeur de la France et la prospérité des Français. Depuis 1981, les gouvernements successifs ont réagi à contre temps aux défis de la mondialisation en diminuant le temps de travail et en finançant la croissance par le déficit et la dette. Aujourd'hui, chacun découvre avec horreur que ce consensus socialo-chiraquien nous a mené au bord du gouffre mais le pays hésite sur la thérapie. Il y a ceux qui veulent tourner la page et ceux qui, telle Marine Le Pen, entendent en fait poursuivre dans le déni, un déni qui prend désormais la forme de trois fantasmes: le protectionnisme commercial, le dévaluationnisme monétaire, et un souverainisme anti-Européen.

Je ne prendrai pas la responsabilité morale de prôner la sortie de l'euro, car ce serait nous jeter dans le vide avec un risque immense pour l'Europe et pour le monde. Henri Guaino La question du protectionnisme, comme celles du dévaluationnisme et du souverainisme, traverse aujourd'hui tous les partis politiques…

HG.-En politique et en économie, il faut sortir des débats théologiques. Le souverainisme? Il fait de la souveraineté une fin en soi. Je ne m'y reconnais pas. Je revendique le droit d'être attaché à la souveraineté nationale sans être souverainiste.

Le protectionnisme? Je le récuse lorsqu'il est la volonté de se protéger contre ses propres faiblesses que l'on renonce à corriger. Mais je revendique le droit de refuser de faire du libre-échange une sorte de religion. Rien dans l'histoire économique ne permet d'affirmer que la protection est toujours néfaste au progrès économique et que le libre-échange est toujours bienfaisant.

Le dévaluationnisme? Je ne prendrai pas la responsabilité morale de prôner la sortie de l'euro, car ce serait nous jeter dans le vide avec un risque immense pour l'Europe et pour le monde. Mais, je revendique le droit de penser que l'euro a été une erreur, que sa gestion a été désastreuse, que sa surévaluation est intenable et qu'il serait raisonnable d'aligner sa parité sur celle du dollar. Exclure, à tout jamais, la dévaluation du débat économique est un non-sens. La dévaluation a été parfois salvatrice, comme en 1928 avec Raymond Poincaré ou encore en 1958. La mondialisation? Voulue par des pays développés à la fin des années 70, sans précaution, elle a provoqué beaucoup de dégâts dans les économies et les sociétés développées confrontées à des dumpings et des concurrences déloyales. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause principale de l'accumulation excessive de dettes encouragée par la globalisation financière. On connaît l'issue de cet engrenage fatal: la crise de 2008 qui a failli conduire le monde à sa perte. On a évité de justesse la catastrophe en transférant les dettes privées sur les États. Aujourd'hui, avec l'austérité on refait le chemin inverse: on renvoie la dette sur les ménages et les entreprises. Avec la hausse du chômage en prime.

La grande difficulté de la période actuelle, c'est qu'après plusieurs décennies où les actifs ont été sacrifiés, il est impossible de leur demander de nouveaux sacrifices en leur imposant une politique de déflation. Nous ne pouvons donc pas nous passer de la politique monétaire pour accompagner le cycle du désendettement et le rendre supportable aux actifs.

Ce qui nous confronte à la question des statuts de la BCE et à sa capacité à mener une politique active comme la Fed américaine, la Banque d'Angleterre ou celle du Japon. Sous la pression de Nicolas Sarkozy la BCE a certes assoupli sa position devant les dangers d'un effondrement du système bancaire et de l'éclatement de l'euro. Mais c'est insuffisant.

N'oublions pas que des erreurs de politique monétaire peuvent détruire une société et même une civilisation.

J-LB.-Je peux être d'accord avec certaine de vos analyses mais je crois que les problèmes auxquels nous devons faire face ne sont pas théoriques. La France doit choisir: pour ou contre l'insertion dans le commerce mondial, pour ou contre l'euro, pour ou contre la mise en commun de nos politiques économiques et budgétaires. J'ai le sentiment que vous n'arrivez pas à faire ces choix. Vous avez participé au côté de Nicolas Sarkory au sauvetage de l'euro, donc de l'Europe, et vous contestez le règne de la technocratie bruxelloise. Vous devriez donc plaider, au sein de la zone euro, pour plus de démocratie communautaire comme Alain Lamassoure dont vous critiquez pourtant la désignation comme tête de liste UMP en Île-de-France aux européennes? Au fond, vous restez dans l'ambiguïté du sarkozysme: l'héritage de Jean-Claude Trichet défendu avec les mots d'Henri Guaino!

HG.- On n'est pas ambigu parce que l'on n'entre pas dans les catégories obligées de la pensée unique. Le volontarisme de Nicolas Sarkozy face à la crise n'avait rien d'ambigu. La volonté, au fond gaullienne, de ne jamais se sentir prisonnier de la droite ou de la gauche lorsque l'on gouverne, l'effort pour dépasser l'opposition entre la France du oui et celle du non, n'ont rien d'ambigu. Vouloir l'Europe intergouvernementale, qui a sauvé l'Europe face à la crise, au lieu de l'Europe fédérale n'a rien d'ambigu.

J-L. B.- Rester dans l'Europe intergouvernementale, celle qui a la préférence des Eurosceptiques, c'est condamner l'Europe à osciller entre l'impuissance de l'unanimité et la brutalité du dittak franco-allemand.

Le PS semble pris d'une frénésie sociétale et identitaire. Quelle doit être l'attitude de la droite sur ces sujets?

HG.- Le pouvoir actuel sert des clientèles idéologiques et veut diviser pour durer.

Du mariage pour tous à la Charte des langues régionales en passant par l'école, la fin de vie, la Justice, la

Si le président de la République voulait faire du mariage pour tous une réelle la loi pour tous, il aurait dû avoir le courage de passer par un référendum. Henri Guaino complaisance vis-à-vis des communautarismes, la politique actuelle est devenue une entreprise sans précédent de destruction de toutes les institutions et des principes qui nous permettent de vivre ensemble. Le premier devoir de ma famille politique devrait être de s'y opposer ainsi qu'à cette façon de gouverner qui ne se reconnaît aucune limite, comme si tout pouvoir, aussi légitime fût-il, pouvait s'exonérer de se demander jusqu'où ne pas aller trop loin.

En pratiquant la provocation, en heurtant délibérément la conscience de beaucoup de Français, le gouvernement nourrit la radicalisation et les extrêmes. C'est un jeu dangereux.

J-LB.- Je suis, moi aussi, très critique à l'égard des provocations gouvernementales. Celles-ci visent à créer un réflexe de type Tea Party autour d'un bloc minoritaire fondamentaliste. La gauche espère ainsi construire une curieuse majorité, socialement conservatrice et sociétalement libertaire. Je suis un homme du centre et un modéré et je crois donc à la nécessité de jeter des ponts entre la société d'hier et celle de demain. Qu'on s'en réjouisse ou que l'on s'en afflige, nous ne reverrons pas la France de la IIIème République, une France ethniquement homogène, dispensant un enseignement de qualité à une élite restreinte et prête à tous les sacrifices patriotiques. La nostalgie est impuissante car les défis que nous avons à relever - l'interdépendance mondialisée, la massification démocratique, la révolution technologique permanente- ont renversé la table. Pour sauver notre prospérité, nos valeurs, notre influence, nous devons inventer et non pas restaurer.

Le débat sur l'identité nationale n'a-t-il pas montré l'embarras de la droite sur les sujets qui nourrissent le vote FN?

J-LB.- Une saine réflexion sur les programmes d'histoire me paraîtrait plus utile qu'un débat politicard organisé dans les préfectures. Il faut commencer par le commencement et diminuer le nombre de jeunes qui se demandent si François 1er a régné avant ou après Louis-Philippe!

HG.-Nous vivons actuellement des remises en cause très profondes de nos valeurs, de nos représentations et de l'idée même que nous nous faisons de notre civilisation. Le rôle de la politique est d'y répondre.

Nicolas Sarkozy est-il l'homme providentiel pour l'opposition?

Nicolas Sarkozy a plusieurs longueurs d'avance sur les autres candidats potentiels de la droite et du centre. Jean-Louis Bourlanges HG.- Son départ a laissé un vide dans l'opposition pour l'instant qu'il parait bien difficile de combler sans lui. Mais pour qu'il soit l'homme providentiel, dont la France a besoin dans la crise qu'elle traverse, Nicolas Sarkozy devra représenter beaucoup plus que l'opposition. François Mitterrand n'a pas été élu que par la gauche, Jacques Chirac n'a pas été élu que par la droite et le président de la République ne gouverne pas qu'avec la droite ou qu'avec la gauche, mais avec le pays tout entier. C'est donc au pays qu'il devra s'adresser s'il fait le choix d'être à nouveau candidat.

J-LB.- Nicolas Sarkozy a plusieurs longueurs d'avance sur les autres candidats potentiels de la droite et du centre. Il ne faudrait pas pour autant passer François Hollande par perte et profit: la stratégie de ce dernier visant à enfermer son prédécesseur, toujours mal aimé, dans un ghetto de droite n'est pas nécessairement vouée à l'échec. Personnellement, j'ai toujours pensé que la sarkophobie était la manifestation la plus pathétique de la tendance française à fabriquer des bouc émissaires. Cela dit, dans le passé, Nicolas Sarkozy nous a habitué au bon comme au moins bon et nul ne sait aujourd'hui ce qu'il a l'intention de nous proposer. L'ancien président nous envoie régulièrement des cartes postales mais, pour parler le langage de Heidegger, il demeure obstinément «un être des lointains».

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