Jean Pierre Le Goff: " Le front National st le trou noir de la politique" Le Figaro 21-22 mars 2015

Jean-Pierre Le Goff : « Le Front national est le trou noir de la politique »

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PROPOS RECUEILLIS PAR Vincent Tremolet de Villers

LE FIGARO. - En deux mois la France est passée du 11 janvier à la campagne des élections départementales. Tout est redevenu comme avant ?

Jean-Pierre LE GOFF. - Après les événements de janvier, nous avons assisté à une prise de conscience des dangers du terrorisme islamiste et de l’islamisme radical. La mentalité angélique et pacifique en France a été ébranlée. Les diverses mesures prises par le gouvernement et les nouvelles lois en matière de sécurité discutées au Parlement en témoignent. Mais cela ne veut pas dire pour autant que cette mentalité ait disparu. Elle se redéploie dans le champ intellectuel et médiatique, sous les formes renouvelées d’une fraternité universelle qui plane dans les nuées et d’un œcuménisme mou qui évite soigneusement les questions qui fâchent. La nécessité impérative de combattre les germes de guerre civile et la volonté d’unifier le pays ne doivent pas conduire à un nouveau consensus informe qui « noie le poisson » et ne règle rien.

On invoque « l’esprit du 11 janvier » et on « remet le couvercle » sur le débat d’idées par peur de diviser et de « discriminer ». En même temps, le débat et la confrontation intellectuelle sont placés sous la surveillance d’associations communautaristes qui se sont faites les dépositaires de la morale publique et n’hésitent pas à porter plainte pour un oui ou pour un non. C’est malheureusement ce qu’encourage une nouvelle fois le gauche au pouvoir au nom de la lutte contre les discriminations, renforçant ainsi l’enfermement dans une mentalité victimaire d’une partie de nos compatriotes musulmans. La politique de l’aveuglement volontaire et l’incohérence pratiquées au nom de bons sentiments n’ont donc pas disparu. Elles aboutissent à dénier ou à minimiser à tout prix les problèmes qui, n’ayant pas trouvé leurs canaux d’expression dans un cadre démocratique qui les rend intelligibles et les civilise, reviennent par la fenêtre sous la forme du défoulement populiste et de l’extrémisme.

La campagne du PS s’est concentrée sur le Front national et les « valeurs républicaines » menacées… Était-ce opportun ?

Tout d’abord, ces élections départementales ont un caractère quelque peu surréaliste : après avoir annoncé la mort prochaine des « départements » et des conseils généraux il y a moins d’un an, les Français sont invités à voter à des « élections départementales » qui remplacent les « élections cantonales » pour élire un binôme homme-femme dont le citoyen ignore le pouvoir exact dans le cadre de départements dont on n’a pas encore bien défini les compétences… Sans prétendre que ce seul facteur explique l’abstention, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il ne crée pas forcément une forte envie d’aller voter. Contre l’abstention, le responsable du Parti socialiste et des écologistes ont envisagé un outil miracle : rendre le vote obligatoire qui, aurait le pouvoir de réconcilier les Français avec la politique et ferait reculer le Front national… Jusqu’où ira le Parti socialiste dans cette politique de l’autruche bête, moraliste et autoritaire ?

Peut-on penser que le FN tire bénéfice de ce climat ?

À sa grande satisfaction, le FN est désormais placé au centre des débats politiques, médiatiques et des dîners en ville. La rhétorique de l’antifascisme pour tenter de remobiliser une gauche divisée et faire apparaître la droite comme l’alliée naturelle du FN fonctionne à contre-emploi en renforçant le vote protestataire chez les électeurs. De son côté, le président de la République consulte à tour de bras pour établir une nouvelle « synthèse » entre courants et alliés potentiels promettant des places ministérielles, comme au bon vieux temps de la IVe République et du Parti socialiste. Comment voulez-vous que les Français reprennent confiance dans la politique avec cette forme de mitterrandisme à petits pieds ? Un tel délitement brouille les enjeux électoraux, instrumentalise le suffrage universel et le Front national à des fins étroitement politiciennes, sur fond de chômage de masse, de crainte de nouveaux attentats terroristes islamistes et d’exacerbation des tensions au sein de la société.

La droite en profite ?

La droite aurait tort de renvoyer simplement la balle dans l’autre camp avec des formules chocs à l’emporte-pièce, du genre « FNPS » qui réjouit peut-être l’entre-soi des militants et alimente les grands médias, mais qui donne une piètre image de la politique. Le FN est devenu le trou noir d’une déliquescence de la politique, absorbant une bonne partie du « ras-le-bol », des rancœurs, des ressentiments, des logiques de bouc émissaire… qui se sont installés dans la société, tandis que les partis traditionnels en font un point de fixation paralysant qui les entraîne dans une spirale dont il n’est pas sûr qu’ils se relèveront.

De dérapages en polémiques, la surveillance de la parole s’est-elle renforcée ?

Avec la crainte du terrorisme et de l’extrémisme islamiste d’un côté, et la montée du Front national de l’autre, la crispation et la tension se sont accentuées. Un climat de confusion, de stress et de méfiance, au plus près des affects, est palpable. Dans cette situation, sur le plan politique, mais aussi sur le plan intellectuel, il peut paraître aujourd’hui plus difficile de dire les choses clairement et de rendre intelligible ce qui se passe. Beaucoup peut-être « n’en pensent pas moins », mais ils craignent encore de passer publiquement pour des islamophobes ou des partisans du FN, des « réactionnaires » ou des pessimistes aux yeux des conformistes qui refusent de regarder la réalité en face ou préfèrent l’édulcorer. Contre ces lâchetés qui s’accompagnent souvent de confusion intellectuelle, il s’agit de ne pas « noyer le poisson » sans pour autant verser dans une réactivité émotionnelle qui glisse vite dans la logique du bouc émissaire. Il peut paraître difficile d’occuper une telle position dans le climat actuel, mais il me semble que la politique en sortirait grandie si elle faisait valoir clairement un tel positionnement.

C’est l’inverse qui s’est passé avec les déclarations du premier ministre au lendemain des attentats de Charlie Hebdo sur la « France, qui n’est pas celle de Michel Houellebecq… » et plus récemment avec ses propos sur Michel Onfray. Ces déclarations imbéciles auxquelles s’ajoute l’usage de notions telles que « apartheid », « politique de peuplement » ou encore « fascisme islamique »… en disent long sur un état de confusion et de déculturation d’un discours politique qui s’exprime désormais dans une logique réactive de communication qui fait fi de l’importance symbolique du langage et de ses effets dans l’espace public. Cette déstructuration des significations est d’autant plus grave qu’elle s’exerce désormais aux plus hauts sommets de l’État.

Vous disiez au moment de l’affaire Leonarda que nous assistions à l’autodestruction de la politique. Qu’en est-il ?

L’émotion et la compassion victimaire sont devenues des modes privilégiés d’expression dans l’espace public et médiatique. La « proximité » émotionnelle et sentimentale, la volonté d’apparaître à tout prix comme tout le monde nuisent gravement à la spécificité et à la crédibilité de la politique. Elles ne rapprochent pas des citoyens mais réduisent le responsable politique à une « normalité » psychologique qui le dépouille de toute dimension institutionnelle, position favorable au « harcèlement » et au lynchage dans les médias et sur les réseaux sociaux où les nouveaux sans-culottes postmodernes sont légion.

Ce déshonneur et cette autodestruction de la politique accompagnent une érosion de la déontologie journalistique et des nouveaux modes de fonctionnement des médias. Les grands médias audiovisuels et les réseaux sociaux s’emballent à la moindre petite phrase dans une course effrénée à l’audience. Il y a un côté dérisoire et pathétique dans tous ces pseudo-événements qui, avec les faits divers en série, ramènent le débat public et politique à son plus bas niveau. Les politiques qui entendent faire valoir leurs arguments et leurs propositions ont du mal à les faire entendre face à des journalistes qui coupent sans arrêt la parole, zappent à grande vitesse d’un sujet à un autre sans souci de cohérence et d’ordonnancement. Il en va de même dans des émissions de débat entre journalistes ou entre intellectuels, quand ils sont animés par des animateurs vedettes qui font valoir sans plus de retenue ce qui leur passe par la tête.

Cette dérive ne date pas d’hier ?

Il me semble que depuis les attentats terroristes du mois de janvier et la polarisation autour du Front national, les débats publics et médiatiques ont pris une allure plus stressée. Des journalistes comme leurs invités se mettent à parler de plus en plus vite, se coupent constamment la parole dans une lutte où se mêlent la valorisation des ego et l’affirmation péremptoire d’opinions. Il n’y a nulle fatalité à ce que ce genre de discussion de bistrot continue, pour autant que des hommes politiques, des journalistes et des intellectuels refusent ce genre de fonctionnement, en montrant par leur attitude qu’il est possible de mener des débats calmes, argumentés et éclairants, comme cela arrive encore dans certains débats à la radio et à la télévision. Dans ce cas, la déontologie professionnelle et la culture de l’animateur ou de l’interviewer comptent beaucoup. Je suis inquiet du développement de l’inculture, de l’à-peu-près et du parti pris dans la diffusion de l’information. Le modèle du journaliste justicier démasquant les mensonges du pouvoir et des puissants s’est répandu dans les médias, y compris au sein des services publics, qui en ont fait un nouveau héros de la modernité.

Les politiques devraient refuser certaines émissions ?

Si l’usage de ces moyens d’information et de communication, la connaissance de la personnalité des responsables politiques et des candidats me paraissent faire partie des conditions de l’exercice politique dans les démocraties modernes, encore s’agit-il de ne pas s’aplatir devant des animateurs vedettes qui cherchent systématiquement à piéger l’interlocuteur ou à le déstabiliser par la dérision en mélangeant indûment les genres entre vie privée et vie publique. On assiste encore chaque semaine à ce triste spectacle où des politiques « en plateau » sont les proies d’une dérision adolescente ou de journalistes militants. Ce phénomène me paraît renvoyer, là aussi, au développement d’un individualisme egocentré qui, selon moi, n’est pas sans rapport avec le nouveau terreau éducatif et la pédagogie moderniste qui sévit depuis des années à l’école.

Votre propos ne risque-t-il pas une nouvelle fois d’apparaître comme pessimiste ?

Mon propos n’est pas si pessimiste qu’il y paraît, car je suis persuadé que nous arrivons à la fin d’un cycle historique, même si nous ne voyons pas encore émerger clairement un renouveau. En 2005, j’avais caractérisé la campagne présidentielle comme une « catharsis pour un changement d’époque » (La France morcelée, Folio, 2008). Nous n’avons pas encore changé d’époque et la catharsis a toujours lieu avec une liquidation chaotique et un règlement de comptes des problèmes accumulés depuis des années. J’espère que les débats politiques en liaison avec les élections présidentielles seront l’occasion de prendre de la hauteur et de réarticuler la politique à l’histoire autour de projets qui ne soient pas purement gestionnaires et comptables. Je crois qu’il est vraiment temps de changer d’époque en menant un véritable travail de reconstruction, faute de quoi la France sera de plus en plus ingouvernable, livrée au chaos des idées et à tous les extrémismes avec une Europe coupée des peuples et impuissante.

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