Il faut sortir de l'ambiguïté sur l'adhésion de la Turquie en Europe - Arnaud Danjean - Le Figaro 21/10/2015

LE FIGARO. - Angela Merkel a accepté la relance des négociations sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, alors que la chancelière prenait soin de distinguer ce sujet de celui des migrants la semaine dernière encore. Pourquoi un tel revirement ?

ARNAUD DANJEAN. - Le soudain afflux de réfugiés en Europe par la Grèce et les Balkans est intervenu parce que la Turquie l’a permis. Soit de façon délibérée (en s’abstenant d’entraver les passeurs, pour ne pas dire plus), soit en conséquence de son choix de relancer sa « sale guerre » contre les Kurdes. En ajoutant un facteur d’instabilité dans une zone déjà exsangue, alors que plus de deux millions de réfugiés syriens se trouvent en Turquie, Ankara n’a fait qu’accélérer les départs massifs. Cette logique du chantage et du « tout ou rien » est une constante de l’attitude d’Erdogan dans ses relations avec chaque pays de l’Union européenne. Il ne fonctionne que dans un rapport de force pour ramener les Européens - dont il connaît les réticences - à la mécanique de l’adhésion. Dans cette logique, toute avancée possible (et même parfois souhaitable, car il y a des domaines d’intérêts communs, notamment sur le plan économique) est prisonnière d’une revendication politique turque maximaliste. Face à la situation d’urgence actuelle, la Turquie se sait indispensable aux Européens et en profite pour faire monter les enchères. Là où Merkel pense faire une concession technique, Ankara revendique une victoire politique. La vérité est objectivement entre les deux. Une coopération est dans l’intérêt commun et l’ouverture d’un chapitre reste d’une importance relative. Mais l’instrumentalisation extrême produit des ravages dans les opinions publiques.

Comment se déroulent les négociations au quotidien ? Des chapitres nouveaux de négociation ont-ils été ouverts récemment ? Quels avantages la Turquie tire-t-elle de son statut de pays candidat ?

Les négociations - conduites par la Commission mais devant être validées à chaque étape par l’unanimité des États membres - ont commencé fin 2005. Il y a 35 chapitres techniques (des paquets de législation sur tous les grands domaines) dont 33 doivent être négociés et conclus avant d’espérer adhérer. À ce jour, 14 ont été ouverts et un seul a été bouclé positivement. Moins de 3 % du chemin d’adhésion en dix ans : c’est la réalité du processus d’adhésion. Il ne faut donc pas jouer à se faire peur ! Mais il est vrai que le gel des négociations obtenu par Jacques Chirac en 2006 puis renforcé par Nicolas Sarkozy en 2007 - en raison de la non-application par la Turquie d’accords douaniers sur Chypre - a été rompu en 2014 avec l’ouverture des discussions sur un nouveau chapitre. Au plan financier, le statut de pays candidat permet d’accéder à des fonds dits de « pré-adhésion », qui s’élèvent à environ 700 millions d’euros par an pour la Turquie. D’autres fonds peuvent s’ajouter à ce montant, consacrés à des sujets spécifiques - par exemple celui des frontières, en cause actuellement. Cet effort financier devrait être un véritable levier politique de l’Europe pour avoir des exigences plus fortes

Pourquoi Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas mis un terme aux négociations d’adhésion avec Ankara pendant sa présidence ?

Nicolas Sarkozy avait confirmé et amplifié le gel des ouvertures de chapitres. C’était le maximum de ce qui était juridiquement et politiquement possible. Car ce processus repose sur des traités entérinés. L’association de la Turquie à la Communauté économique européenne date de… 1963. Et, aussi curieux que cela puisse paraître, le traité de 1963 comporte une référence claire à la perspective d’une adhésion future, qui s’explique par le contexte de l’époque (guerre froide, choix du camp occidental et de l’Otan par Ankara, régime séculaire de la Turquie). Surtout, Ankara s’est vu reconnaître le statut d’État candidat en 1999. Et toute décision de l’Union européenne sur ce sujet, positive ou négative, se prend à l’unanimité des 28.

Quels pays de l’Union européenne soutiennent encore l’entrée de la Turquie ?

On peut classer les pays européens en trois groupes inégaux sur cette question : ceux qui (Royaume-Uni en tête mais aussi certains pays du Nord) sont favorables à l’entrée de la Turquie, par fidélité à leur conception d’une Europe simple marché, à la dimension politique minimaliste. Ceux (en particulier à l’Est) qui n’osent pas s’opposer ouvertement au principe d’élargissement car ils en ont eux-mêmes bénéficié voilà onze ans, même s’ils ne sont guère enthousiastes à l’entrée d’une Turquie qui reste, historiquement et culturellement dans leurs opinions publiques, le successeur des envahisseurs ottomans. Enfin, les rares pays qui ont, à un moment ou à un autre, clairement exprimé leur opposition : France, Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Grèce. Mais, aujourd’hui, même ces pays-là n’assument plus leur opposition. François Hollande a ainsi « dégelé » en catimini et avec beaucoup d’ambiguïté l’opposition de la France aux négociations. L’Allemagne aussi, même s’il s’agit de la part de Merkel d’une démarche diplomatique assumée pour tenter d’obtenir des contreparties politiques fortes. C’est dangereux car beaucoup de pays européens se rassuraient en se disant qu’in fine, Paris et Berlin mettraient un veto. Si la France et l’Allemagne laissent filer le processus sans négocier de contreparties stratégiques, la Turquie aura beau jeu de s’engouffrer dans cette brèche et d’aviver nos contradictions.

Peut-on prétendre négocier jusqu’au bout et dire « non » à la fin ?

Le problème est qu’une rupture pure et simple des négociations est juridiquement compliquée et surtout politiquement peu vraisemblable. Et sans doute pas vraiment souhaitable, d’ailleurs, tant il est de notre intérêt de ne pas couper tous les ponts avec la Turquie. Le véritable enjeu stratégique est de sortir de cette logique du « tout ou rien » qu’Erdogan brandit avec un cynisme insupportable et de préparer une issue mutuellement acceptable à cet improbable processus. L’idée française promue par Sarkozy en 2007 de partenariat stratégique reposant sur un rapprochement maximal sur des sujets d’intérêt commun (sécurité, économie, énergie) sans intégration pleine et entière à l’Union européenne était l’idée la plus réaliste. Mais elle fut repoussée par Ankara qui ne veut pas paraître se contenter d’une adhésion de seconde zone et nous prend au piège de nos propres engagements passés. Il faudra bien sortir un jour de ces ambiguïtés et de cette navigation à vue !

(Le Figaro Guillaume Perrault)

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