De la difficulté d'exprimer son opinion en politique étrangère,Dominique Moïsi Les Echos 11/04/2016

Qu'il s'agisse des réfugiés, de la Syrie ou de l'Irak, toute vérité n'est pas bonne à dire. Tout dépend du pays dans lequel elle s'exprime. Une chose est certaine : en ces temps troublés, la censure et l'autocensure se portent bien.

de Dominique Moïsi

S'indigner du comportement de l'autre est un moyen classique de se dédouaner soi-même. Il y a une semaine exactement, alors que les premiers retours de migrants des îles grecques vers la Turquie venaient d'avoir lieu, je recevais un appel d'un média des pays du Golfe. La jeune journaliste que j'avais en ligne parlait un français parfait (elle était marocaine) et souhaitait avoir « à chaud » une réaction européenne. « L'Europe ne trahissait-elle pas ses valeurs en se comportant de la sorte à l'égard des réfugiés ? », me demandait mon interlocutrice. Je venais de voir les dernières informations. La plupart des retours concernaient des hommes du Pakistan et du Bangladesh qui n'entraient pas dans la définition des réfugiés. Il s'agissait, à l'inverse, de migrants économiques. J'accompagnais ces nuances d'une remarque ironique. Ce n'était pas aux pays du Golfe de donner des leçons de morale aux Européens sur ce sujet. Combien de réfugiés avaient-ils acceptés eux-mêmes sur leur territoire ? Mon interlocutrice devenait nerveuse. Pour la rassurer, je lui dis que, dans l'entretien que nous allions faire, j'allais m'abstenir de toute remarque désobligeante à l'égard de la politique d'ouverture aux réfugiés des pays du Golfe. Elle sembla rassurée. Mais, cinq minutes plus tard, elle me rappela. Finalement, sa chaîne n'allait pas utiliser mes commentaires, « non conformes à la ligne éditoriale » qu'elle souhaitait adopter. Mes nuances étaient de trop. Ils voulaient « une indignation européenne, simple et claire ».

Il est rare de rencontrer tant de candeur et de sincérité, surtout de la part d'un média diffusant à partir de pays non démocratiques. Mais y a-t-il une différence si fondamentale sur ce point entre systèmes démocratiques et régimes autoritaires ? J'ai déjà été confronté à ce diktat de la « ligne éditoriale » dans des pays parfaitement démocratiques, y compris le mien. En 2003, au lendemain de la guerre en Irak, que j'avais soutenue, étant persuadé (à tort) que le régime de Saddam Hussein possédait des armes de destruction massives, mais avec laquelle je prenais de plus en plus mes distances, j'avais été contacté par un des plus grands journaux américains.

Les éditeurs souhaitaient avoir dans l'urgence une réflexion d'un Français qui « avait fait preuve de compréhension à l'égard de la politique de George W. Bush », pour leur supplément du week-end. Je ne manquais pas de leur préciser que ma position avait évolué depuis la prise de Bagdad, mais ils ne semblèrent pas prêter attention à mon avertissement. J'écrivis l'article demandé dans les délais requis. Il s'ensuivit un grand silence. Inquiet, je me permettais de les appeler. Ils étaient à l'évidence embarrassés. Soudain, ma contribution n'était plus devenue urgente. Ils ne savaient plus quand et si elle allait paraître. Je ne remplissais pas, ou plutôt je ne remplissais plus le créneau pour lequel j'avais été choisi. Après une nuit d'écriture ininterrompue pour respecter leurs délais, je ne m'avouais pas vaincu. Je leur disais que « cet incident » allait me fournir un sujet de chronique idéal, pour mon commentaire régulier dans le « Financial Times ». Il ne fut pas nécessaire d'aller plus loin : bien sûr, il s'agissait d'un malentendu, mon commentaire allait paraître comme prévu dans le supplément à venir du week-end. Pour être publié, en dépit du fait que j'allais à l'encontre de la ligne éditoriale que s'était fixée le journal, j'avais dû avoir recours à une forme de chantage démocratique : « Vous pouvez me censurer, mais souhaitez-vous vraiment que j'expose votre comportement dans un journal lu dans le monde entier et qui jouit d'un prestige exceptionnel ? »

Plus récemment, en France, je me trouvais également confronté à cette question de la ligne éditoriale avec un grand journal régional pour lequel j'ai le plus grand respect et dont je partage les valeurs et le plus souvent les choix. Cette fois-ci, le sujet délicat était celui de la guerre en Syrie. Fallait-il soutenir les rebelles et aller jusqu'à fournir des armes aux plus modérés d'entre eux ? Je le pensais, mais telle n'était visiblement pas la ligne éditoriale de la direction du journal. Là encore, je dus batailler pour faire passer un point de vue que je présentais, ce fut le contenu du compromis atteint, comme strictement personnel et n'engageant donc pas le journal.

Il est parfaitement légitime qu'un journal, ou plus globalement un média, ait une ligne éditoriale qui se traduise par un angle d'approche particulier de tel ou tel sujet. Le problème est de savoir jusqu'où peut aller cette logique ? Le désir de cohérence, la volonté de présenter de la manière la plus convaincante les thèses que l'on défend, parce qu'on les croit justes, sont une chose. Mais il existe aussi d'autres critères comme celui de la diversité des points de vue, points de vue régionaux, tout autant qu'idéologiques. Il est bon de savoir ce que pense l'autre, l'autre proche comme l'autre lointain.

Et, sur ce plan, il existe, ou en tout cas il devrait exister, des différences claires entre sociétés démocratiques et non démocratiques. L'épisode, un peu comique en dépit du caractère tragique de son sujet, que j'ai vécu avec un média du Golfe avait certes quelque chose de rafraîchissant, du fait de l'absolue candeur de mon interlocutrice. Mais il était aussi le révélateur d'une évolution intéressante dans les relations entre l'Europe et les pays du Golfe. Des pays sur la défensive et qui sont trop heureux de dénoncer la faille qu'ils peuvent trouver dans le comportement des pays européens.

C'est précisément pour cela qu'il ne faut pas confondre ligne éditoriale, censure et autocensure. Au bout du compte il existe sur ce plan une différence structurelle entre sociétés démocratiques et régimes autoritaires. Comme nous le rappelle la non-délivrance de visas aux journalistes du « Monde » et de Canal+ par le gouvernement algérien.

Dominique Moïsi

Dominique Moïsi, professeur au King's College, est conseiller spécial à l'Ifri.

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