Henri de Castries: "Notre modèle social résulte d'un pacte faustien" Le Figaro 2/11/16

LE FIGARO (Gaëtan De Capèle) - Vous intervenez davantage dans le débat public. Est-ce parce que vous en avez plus la liberté, comme président de l’Institut Montaigne et n’étant plus le PDG d’Axa, ou parce que l’échéance politique de 2017 vous paraît d’autant plus cruciale que la France va mal ?

HENRI DE CASTRIES. - Le débat public actuel me semble aujourd’hui souvent trop étriqué. Nous sommes encore, avec 1 % de la population de la planète, la cinquième puissance économique mondiale. Ce n’est pas rien ! Comment parler de son avenir, sans être conscient des craquements et des bouleversements qui sont aujourd’hui à l’œuvre et se conjuguent pour créer un monde nouveau. Nos compatriotes sous-estiment ces changements. La prochaine élection présidentielle est primordiale et il faut que des think-tanks, comme l’Institut Montaigne, aident à éclairer le débat.

De quels craquements parlez-vous ?

D’abord, le changement climatique, car le négliger serait une terrible erreur. Il suffit de contempler les ruines de cités antiques qui ont connu la splendeur et sont aujourd’hui au milieu du désert pour s’en convaincre. La désertification en est un autre. Ces deux phénomènes participent à un troisième phénomène vieux comme le monde, celui des migrations. Souvenons-nous d’Attila sous les remparts de Paris… Mais la dynamique démographique crée aujourd’hui une zone de tension principale entre l’Europe et l’Afrique, cette dernière étant la seule zone à connaître encore une très forte progression de sa population, les autres pays émergents ayant tendance à se normaliser - sauf peut-être dans l’esprit de Donald Trump qui fantasme la migration mexicaine… L’Afrique saura-t-elle créer assez d’emplois pour fixer sa population ?

Ces migrations ne résultent-elles pas d’une pauvreté que la mondialisation n’est pas parvenue à endiguer, voire a accentuée ?

Il faut avoir le courage d’aller à rebours du discours malthusien des altermondialistes. La pauvreté n’a cessé de reculer depuis quarante ans et pas seulement en Chine. Est-ce pour autant que le développement est juste, soutenable et universel ? Non. Mais on vit tout de même infiniment mieux qu’avant. Personne ne peut nier que les échanges créent de la croissance. Cela vaut aussi pour l’Europe, même si dans le même temps, la précarité y a progressé. Je n’y vois pas la conséquence de la mondialisation, mais plutôt le résultat d’une mauvaise approche de celle-ci, et d’une erreur dans les solutions appliquées dans certains pays, dont le nôtre.

Pauvres Européens dont les responsables politiques nationaux et communautaires n’entendent pas les priorités ! L’Europe est espérée comme un espace de prospérité et de sécurité. Une part croissante de notre sécurité, aussi bien à nos frontières qu’à l’intérieur de nos pays, doit être mise en commun. Pour la prospérité, la voie est double, à la fois européenne et nationale. La France serait bien inspirée de tirer les enseignements des politiques de compétitivité qui ont fonctionné ailleurs : attractivité de la fiscalité frappant les investissements productifs et du système de charges sociales pour les talents - des cadres et ingénieurs aux comités exécutifs des entreprises. Nous les voulons sur notre sol car ils permettent la croissance de long terme de la France !

Vos convictions libérales n’ont-elles pas été ébranlées par le Brexit ? Même les Britanniques ne veulent plus de libre-échange !

Je ne crois pas que les Britanniques aient refusé le libre-échange. Ils ont plutôt voté contre une forme de construction européenne, administrative et contraignante, à laquelle ils n’ont au fond jamais adhéré. C’est d’abord la libre circulation des personnes qui les inquiète, sur fond de confusion inquiétante entre migrants européens et non européens… Le Brexit est une mauvaise nouvelle, d’abord pour le Royaume-Uni lui-même. Les prix commencent à monter. Le regard extérieur considère déjà que le pays va s’affaiblir. Et je ne suis pas sûr qu’il n’évolue pas non plus à l’intérieur du Royaume-Uni et plus particulièrement au sein du Parti conservateur qui, me semble-t-il, n’a pas donné à Theresa May le mandat politique d’accomplir le virage de politique économique qu’elle envisage.

Je reste un Européen convaincu et un fervent partisan du libre-échange, parce que c’est l’échange qui a toujours fait le rayonnement, la force d’attraction de Bagdad et Byzance hier, de New York et Londres aujourd’hui. La diversité apporte aussi un supplément de richesse, et d’opportunités. Elle fonde davantage la puissance que je ne sais quelle homogénéité ethnique ou nationale.

Le débat sur l’identité, central dans la campagne présidentielle en France, n’aurait donc pas de sens ?

Notre société ne manque pas tant d’identité que d’un discours politique qui saurait donner du sens à notre histoire collective. Expliquer d’où on vient, où l’on va, donner une vision de la communauté nationale, c’est cela la noblesse de la politique. Les valeurs qui fondent nos démocraties, et notamment celle de la liberté individuelle seulement tempérée et limitée par le respect de celle des autres, restent valables. Mais parce que le monde a changé, nous ne pouvons plus nous contenter des mêmes recettes.

En quoi le système français doit-il changer ?

Il faut d’abord réformer l’État, qui n’a pas changé dans son organisation, ni même dans son décor ou ses rites, depuis… très longtemps ! Il reste imprégné d’un vieux fond « louis-quatorzo-bonapartiste » ! Ce n’est plus adapté au monde d’aujourd’hui, infiniment granulaire, où l’innovation est diffuse. Nous n’avons que très partiellement répondu à ce défi par la décentralisation. Le rôle de l’État, c’est de créer un cadre fiscal et légal stable, un humus favorable à l’initiative. Pas de prélever un maximum au point de confisquer dans des proportions paralysantes la richesse créée.

On vous répondra que le taux de prélèvement en France est la contrepartie d’une plus grande protection sociale…

C’est faux. Les protections qui sont promises aux Français aujourd’hui sont celles qu’offrait la muraille de Chine une fois l’artillerie inventée ! Il faut avoir une vision réaliste du développement économique, qui est la condition de la stabilité sociale et qui suppose à la fois des moyens financiers et des moyens humains, c’est-à-dire du travail qualifié. Or qu’a-t-on fait, sinon pas cessé d’augmenter les prélèvements obligatoires ? L’alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail a eu l’effet d’une pulvérisation de Roundup sur une plate-bande de rosiers ! Résultat : nous souffrons d’un grave déficit d’investissement, vers les mauvais secteurs, et nous surchargeons le travail qualifié.

Quand l’État sauve Alstom Belfort, il n’est pas dans son rôle ?

Il est dans le monde d’avant, nostalgique des usines qui fument et si sensible à certains symboles qu’il signe des chèques de 500 millions d’euros. Imaginez ce que de jeunes entrepreneurs feraient avec 500 millions ! Bien sûr, il ne faut pas minimiser l’inquiétude des familles concernées et l’importance de l’accompagnement social de ce type de réorganisation, mais cet épisode tel qu’il a été géré par l’État est un contresens majeur. L’État n’a pas les compétences, ni les moyens pour sélectionner les investissements des entreprises.

L’achat de TGV à Alstom est peut-être une caricature. Mais prenons un exemple plus réussi : le sauvetage de PSA. Il ne fallait pas le faire ?

L’État a dû faire cette opération parce que nous n’avons en France ni capitalistes, ni fonds de pension. Les dernières manœuvres parlementaires autour du PLF 2017 sont lamentables et elles ne vont pas arranger les choses. Dire qu’on nous a tympanisés ces dernières semaines avec la promotion de la Place de Paris qui bénéficierait du Brexit… C’est une farce ! En matière fiscale, cette majorité parlementaire, qui entretient depuis quatre ans le sentiment que le créateur de richesse et les grandes entreprises sont des ennemis, est incohérente, inconséquente, incorrigible.

Et à droite, les programmes développés dans le cadre de la primaire vous séduisent-ils ? L’un d’eux au moins ?

La présidence de l’Institut Montaigne m’oblige à une certaine réserve. L’état du pays nécessite des réformes et une transformation profondes, comparables à celles de 1958, le gradualisme ou les demi-mesures ne réglant rien. La primaire est cependant un exercice intéressant, qui permet de décanter les propositions. Et il est faux de dire - ce que confirment les travaux de l’Institut Montaigne - que tous les programmes se valent. Par exemple sur les 35 heures. Se contenter de dire qu’il faut travailler plus, c’est un truisme, notamment dans la fonction publique. La question, c’est comment. En échange de nouveaux avantages ? Certainement pas. Il faut aussi que le patronat s’interroge sur sa responsabilité dans l’augmentation des salaires, qui est plus rapide que celle de la productivité depuis 2009. Il ne peut pas à la fois se plaindre de l’érosion de notre compétitivité et laisser ce ratio se dégrader !

Que faites-vous de notre modèle social ?

Il résulte d’un pacte faustien, parce que financé par la dette. Et aujourd’hui le diable est à notre porte. Posons-nous les bonnes questions. Pourquoi avons-nous le chômage de masse et de longue durée le plus élevé des pays comparables au nôtre ? C’est la preuve que nous devons réinventer ce modèle. Et c’est d’autant plus urgent que 60 % des effectifs en moyenne, selon les secteurs, n’auront pas les qualifications pour exercer un emploi dans dix ans. Nous devons non pas repeindre, mais reconstruire le modèle, non pas réformer, mais transformer, non pas rafistoler le lien social, mais le réinventer.

L’éducation nationale est elle aussi à reconstruire ? Est-ce seulement possible face à sa réticence à évoluer ?

Le système éducatif est aujourd’hui plein de gens formidables. La réforme est donc possible à condition que l’on sorte des débats idéologiques que l’on aime tant en France et que l’on se pose les bonnes questions sur les savoirs que notre école doit enseigner - le langage, la République, la vie en ­société - et sur ceux qui sont dépassés. Je crois qu’il est d’ores et déjà aussi important de savoir coder qu’écrire. Le succès de l’École 42 de Xavier Niel devrait nous inspirer, aussi bien pour les élèves que pour leurs enseignants. Notre système éducatif souffre de ce que nous n’investissons pas sur le primaire, alors que c’est là que tout se joue pour empêcher que 20 % d’une classe d’âge arrivent au collège sans maîtriser les acquis fondamentaux. Il faut prendre enfin au sérieux la formation initiale et continue des enseignants. Et puis utiliser tout le potentiel du numérique comme outil dans la salle de classe. Parallèlement, il faut que notre pays se soucie réellement de ses universités, qui n’ont pas vraiment été une priorité politique ni financière ces cinq dernières années. Elles ont besoin d’une vraie autonomie qui permette leur liberté pédagogique, le choix de leur modèle économique comme de leur gouvernance. Halte au Gosplan universitaire !

Le recours au référendum est-il le bon moyen de procéder aux réformes difficiles que vous souhaitez ?

Le référendum est un processus césarien qui se retourne deux fois sur trois contre son initiateur. C’est l’élection présidentielle qui crée la dynamique. Vouloir, par le référendum, relégitimer le programme sur lequel on a été élu est un acte de faiblesse. La clef, pour notre démocratie comme pour une entreprise, c’est le leadership. La France est un pays phénoménal, infiniment créatif, qui est comme un cheval de compétition se débarrassant de son cavalier quand celui-ci n’est pas à la hauteur. Nous avons donc besoin de leaders forts, qui développent une vraie vision du monde et une vraie stratégie d’avenir, et qui seront d’une fermeté sans faille dans l’exécution de celle-ci. Bien sûr, il faut écouter les protestations, mais en ayant conscience de ce qu’elles représentent d’intérêts particuliers. Mais il faut savoir tenir un cap. C’est une dignité et une vertu que de mener des réformes.

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