À quand la séparation entre la métaphysique et l’État ? Jacques Julliard Le Figaro 5 décembre 2016

Débats

À quand la séparation entre la métaphysique et l’État ? Les rapports entre la gauche et les catholiques ont toujours été complexes, explique l’historien et essayiste*, mais il existait une tradition, de Lamennais à Maritain, ouverte sur les valeurs républicaines. Aujourd’hui, poursuit-il, les catholiques sociaux, à force d’être sociaux, ont fini par négliger d’être catholiques. Jacques Julliard

LA SEMAINE SANGLANTE

Sarkozy, Juppé, Hollande au tapis. Bayrou en fâcheuse posture. Marine Le Pen subitement entravée dans son ascension. Qui eût cru Fillon capable de déchaîner en si peu de temps pareil tsunami ? Personne, pas même lui sans doute. Mais il arrive que l’Histoire ne prévienne pas. Pas même ceux qu’elle a chargés d’exécuter ses arrêts.

Pendant ce temps-là, la gauche n’a besoin de personne pour se mettre en charpie. Le PS balkanisé, émietté jusqu’à plus soif. Des écolos atomisés par leur rivalité. Un PCF humilié, ridiculisé par Mélenchon.

Sa gauche l’a tué

Que la droite française dans son ensemble — je n’en exclus pas ici le Front national — ne s’imagine pas qu’elle vient d’avoir la peau de François Hollande. Le mérite, si l’on peut dire, en revient tout entier à la gauche d’opposition, des frondeurs à Jean-Luc Mélenchon, de Force ouvrière à la CGT. Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de la République qu’un pouvoir de gauche se soit heurté à une opposition aussi acharnée, aussi systématique, aussi aveugle de la part de son extrême gauche. C’est dans son incapacité à dominer son propre camp que gît depuis le début l’impuissance de François Hollande. Cette victoire de l’extrême gauche sur son ennemi principal, la social-démocratie, c’est la gauche tout entière qui va en payer le prix pendant de nombreuses années. François Hollande, par son sens de l’intérêt général, mérite le respect. On ne peut en dire autant de ceux qui viennent de l’abattre.

Décomposition et recomposition

À travers ce processus de décomposition, on voit poindre une recomposition de l’espace politique français sur des bases que l’on a déjà connues dans le passé. À l’extrême droite, un parti populiste et antieuropéen. À droite, un parti libéral et conservateur. À gauche, un parti social-démocrate. À l’extrême gauche, une nébuleuse libertaire, révolutionnaire, écologiste, individualiste, sans programme défini. La France n’est pas tripartite, mais quadripartite, parce que la gauche est durablement coupée en deux.

Fin du signe indien

La prétendue malédiction qui empêcherait tout premier ministre de franchir la marche suprême qui conduit à l’Élysée est une invention de journalistes. Pompidou l’a fait. Fillon peut l’envisager. Valls y aspire. Un deuxième tour Fillon-Valls lors de la présidentielle ne manquerait ni de clarté ni d’allure. Il faudrait pour cela que toute la gauche soutienne dès le premier tour le candidat de la social-démocratie, le seul qui puisse espérer se qualifier. Cela ne se peut pas, parce que, dans son inconscient, ou dans son cerveau reptilien, l’extrême gauche déteste la social-démocratie beaucoup plus que le Front national. Le plus probable est donc que toute la gauche ira au deuxième tour voter Fillon, pour barrer la route à Marine Le Pen. Ce serait comme une revanche posthume du président sortant, car le programme commun implicite à cette coalition serait, à peu de chose près, celui qu’a défendu au pouvoir François Hollande. Je ne donne pas un an pour qu’il retrouve une partie de la popularité qui lui aura manqué tout au long de son quinquennat. La Gauche et les Catholiques

Le cadavre de la catholicité bouge encore. Aux réactions stupéfaites, outrées de la gauche bobo à l’annonce des résultats de la primaire à droite, on a bien compris que ces signes de survie étaient perçus comme un manque d’éducation, une faute de goût, une offense inacceptable à l’esprit du temps. Il est demandé aujourd’hui aux cathos, s’ils souffrent, de souffrir en silence. D’autant plus que les manifestations bruyantes de la survie se passent sur la partie droite du champ de bataille. Depuis la Libération, et surtout depuis la guerre d’Algérie, on s’était habitué à ne voir en pleine lumière que la frange gauche, minoritaire, du catholicisme français. Ce qui s’est passé avec la Manif pour tous, et plus récemment avec le vote Fillon, correspond donc sans conteste à un rebroussement de la courbe. Certes, Hervé Le Bras a raison : dans le succès de Fillon, le vote catholique proprement dit n’a pas été aussi déterminant qu’on l’a dit. Mais sa réapparition fut spectaculaire. Ce n’est donc pas à une modification profonde de l’organisme, mais à un changement dans ses parties visibles que l’on a à faire. Ce n’est pas Jésus qui revient, comme l’a titré stupidement Libération, mais peut-être bien Louis Veuillot, voire Léon Bloy, ou plus encore peut-être Frédéric Le Play, apôtre d’une sorte de réformisme traditionaliste.

La guerre entre l’Église et la gauche date de plus de deux siècles. Elle remonte à la Révolution française. Elle a connu deux temps forts. Le premier, dès 1790, avec la Constitution civile du clergé, qui alignait les structures religieuses sur la nouvelle carte administrative de la France, donnant un traitement aux ecclésiastiques en compensation de la nationalisation des biens du clergé. Ce n’était pas du tout un projet anticlérical, encore moins antireligieux, mais un règlement d’administration publique d’esprit gallican. « Mes préfets, mes évêques », dira plus tard Napoléon.

À l’autre bout de la période, la séparation de l’Église et de l’État (1905) couronne un siècle de luttes intenses. L’Église du XIXe siècle a connu les papes les plus réactionnaires. Et en dépit de grandes figures - Lacordaire, Ozanam -, le clergé français a été, dans sa majorité, le plus ignare, le plus obscurantiste des temps modernes. Le trio Jésus, Marie, Joseph se substitue au mystère de la Trinité, et Mgr de Quélen, archevêque de Paris, est resté célèbre pour avoir affirmé « Non seulement Jésus-Christ était fils de Dieu par son père, mais il était d’excellente famille du côté de sa mère »… Quant aux papes, à l’exclusion de Léon XIII à la fin du XIXe siècle, ils sont antilibéraux, antidémocrates, et Grégoire XVI appelle un « délire » l’idée de la liberté de conscience… Le clash avec les républicains positivistes et férus de progrès de la fin du XIXe siècle était inévitable, et la séparation était la conclusion logique d’un véritable conflit philosophique autant que politique.

Mais grâce à la sagesse d’hommes comme Briand et Clemenceau, ainsi que de certains catholiques libéraux, c’est l’apaisement qui était au bout du combat, et même un lent rapprochement, ponctué par trois guerres. Le grand holocauste de la Première Guerre mondiale et la fraternité des tranchées rendent franchement dérisoires les luttes entre bigots et bouffeurs de curés de la Belle Époque. Lors de la Seconde Guerre mondiale, malgré l’appui donné par une grande partie de la hiérarchie catholique au régime de Pétain, la participation des catholiques à la Résistance, du capitaine de vaisseau d’Estienne d’Orves, fusillé par les Allemands, à Georges Bidault, successeur de Jean Moulin à la tête du Conseil national de la Résistance, ouvre la voie à une réconciliation totale : le Mouvement républicain populaire (MRP), d’inspiration démocrate-chrétienne, participe aux gouvernements tripartites de la Libération, aux côtés des socialistes et des communistes.

Enfin, durant la guerre d’Algérie, les catholiques de gauche ont été la conscience morale d’un pays dont Péguy eût dit qu’il était en état de péché mortel. Mon vieil ami Ahmed Taleb Ibrahimi, fils du fondateur des oulémas algériens, et figure de proue de l’insurrection, qui fut ministre de l’Éducation de Boumediene, me confiait récemment : « Bien plus que Sartre, bien avant les porteurs de valise, ce sont les catholiques français, les François Mauriac, les Robert Barrat et la minorité de l’Unef qui ont été nos principaux appuis dans la lutte contre le colonialisme. Pourquoi les Français l’ont-ils oublié ? » On me pardonnera ce trop long rappel historique, mais il était nécessaire pour comprendre l’étrangeté de la période actuelle.

Sur la lancée de la Libération, les catholiques ont pris une place croissante dans la société de l’après-guerre. Ce sont les belles années de l’action catholique -Jeunesse agricole catholique (JAC), Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) —, l’affirmation de la CFTC, devenue majoritairement la CFDT en 1964, comme principale force de proposition dans le milieu salarié, et la place prépondérante des catholiques — mais aussi des protestants et des juifs — dans l’idéologie modernisatrice de la société représentée par le Plan : en marge de la société politique, la planification à la française est l’une des principales composantes du réformisme gaulliste. Ajoutez à cela que dans les années Mitterrand, les catholiques de gauche sont une composante à part entière du Parti socialiste, l’un des agents principaux de sa rénovation : la part prise par Jacques Delors dans les milieux dirigeants socialistes, sans parler de leur rôle dans la deuxième gauche de Michel Rocard. On peut dire que dans les années 1970 et 1980, les cathos de gauche jouent, aux côtés du gaullisme social et des hauts fonctionnaires du Plan, un rôle prépondérant dans le succès des Trente Glorieuses et que le socialisme réformiste ne se conçoit pas sans leur présence militante et leur contribution intellectuelle.

De cette fécondité passée, que reste-t-il aujourd’hui ? Rien ou presque rien. Quelques personnalités au sein du Parti socialiste, tels Jean-Pierre Mignard, de Témoignage chrétien ou Dominique Potier député socialiste, animateur d’Esprit civique, d’inspiration personnaliste. C’est à peu près tout. Comme si après un siècle de rapprochement, la gauche et le catholicisme procédaient à un divorce par consentement mutuel, la première, au moins, sous les espèces de l’intelligentsia bobo, retournant à l’anticléricalisme vieux caleçon de la fin du XIXe siècle, le second se repliant sur ses valeurs traditionnelles, au risque de sortir du siècle présent.

Jamais Jean Jaurès ou François Mitterrand, tous deux admirateurs du génie du christianisme et convaincus que, sous une forme ou sous une autre, l’homme est un animal religieux, ne se seraient accommodés d’une telle paupérisation intellectuelle du socialisme français. Jamais non plus les figures emblématiques d’un catholicisme ouvert sur le peuple et les valeurs républicaines, Félicité de Lamennais, Marc Sangnier, Emmanuel Mounier ou encore le père Henri de Lubac ne se seraient résignés à un repli intégriste qui fait bon marché de ce que Jacques Maritain appelait Humanisme intégral (1936).

Les raisons de ce divorce ? Du côté de la gauche socialiste, je viens de le suggérer, un dessèchement politicien sans précédent, une forme de cécité délibérée à l’égard de tout ce qui s’apparenterait à un mouvement spirituel. Du côté des catholiques, le concours de plusieurs causes. D’abord les humiliations constantes que la gauche leur inflige : dérision, manque de considération. On aurait très bien pu faire passer la loi sur le mariage pour tous sans traiter ses opposants par le mépris, parfois par la matraque. La nouvelle visibilité des catholiques de droite ressemble à une sortie en masse des catacombes où l’on a voulu les confiner. Ensuite, le tarissement de la foi religieuse chez de nombreux catholiques sociaux, qui, à force d’être sociaux, ont fini par négliger d’être catholiques. Enfin, le surgissement de l’intime comme contenu politique. En légiférant sur la famille, la sexualité, la biologie, la vie et la mort, les risques d’affrontement de l’État avec le catholicisme, mais aussi d’ailleurs avec l’islam et le judaïsme, se multiplient, et prennent un tour politique. À quand, comme le souhaitait Péguy, après la séparation de l’Église et de l’État, le tour de la séparation entre la métaphysique et l’État ?

D’où la situation paradoxale d’aujourd’hui : d’un côté, une hiérarchie catholique qui a paru, dans sa Lettre du mois d’octobre, s’accommoder d’une forme de communautarisme qui, dans les fourgons de l’islam, lui permettrait de retrouver dans la société française une visibilité perdue. La gauche diversitaire l’en a chaudement félicitée et un intellectuel catholique de droite comme Pierre Manent paraît partager ce point de vue. De l’autre, une fraction conservatrice soucieuse de retrouver les valeurs anciennes, en profitant de l’air du temps. Somme toute, il n’y a pas que les élites politiques qui ont des problèmes avec leur base. Un peu de laïcité vraie ne ferait pas de mal dans tout cela.

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