Jusqu'où ira la révolte contre le numérique Jean-Marc Vittori / Editorialiste Les Echos 26/03/2018

Les ravages provoqués par la révolution numérique deviennent de plus en plus visibles. Et de moins en moins supportables. Quelle forme pourrait prendre une révolte ? Les exemples de la mondialisation et de l'automobile.

La révolte gronde. Avec des griefs qui s'accumulent chaque jour, elle déborde largement la SNCF ou même les réformes Macron. En réalité, elle est mondiale. Et s'attaque au plus puissant moteur de l'économie en ce XXIe siècle : la révolution numérique. Usage politique des données Facebook , accident mortel provoqué par une Volvo Uber , taxation européenne des géants numériques ... Les innombrables réactions provoquées par ces faits montrent que la fermentation progresse. La meilleure preuve en est sans doute l'émotion suscitée aujourd'hui par le scandale Facebook. Car l'information elle-même n'est pas neuve : deux enquêteurs de l'hebdomadaire suisse « Das Magazin » avaient tout raconté dans un article saisissant publié en janvier 2017, juste après l'élection de Donald Trump. Le numérique n'est déjà plus ce qu'il était. Antan, c'était la promesse d'un monde meilleur, d'un immense progrès, d'une magnifique liberté. La connaissance et l'éducation allaient devenir accessibles à tous, gratuitement ou presque. Le consommateur verrait l'éventail des choix s'ouvrir à l'infini. Le producteur pourrait s'organiser comme bon lui semble. Nous serions mieux informés, mieux organisés, mieux soignés. Tout ceci reste vrai, ou au moins possible. Mais le retour de bâton s'annonce terrible. Car la circulation et le traitement d'informations, à une échelle et une vitesse jamais vues dans l'histoire, n'a pas que des effets positifs. Au fur et à mesure que cette révolution avance, nous découvrons non seulement les progrès qu'elle peut apporter, mais aussi les dégâts qu'elle peut provoquer. Bien au-delà de ce qu'avaient anticipé les meilleurs auteurs de science-fiction. « Big brother is watching you », avait imaginé George Orwell il y a soixante-dix ans. Aujourd'hui, Big Brother ne se contente pas de vous regarder. Il influe sur vos achats et vos votes. Il échappe à la loi (fiscale, par exemple). Demain, il pourrait choisir de vous tuer (en jugeant par exemple qu'il vaut mieux que ce soit votre voiture qui aille dans le ravin plutôt que le car scolaire en face, ou que vous n'avez plus l'âge de recevoir des soins médicaux coûteux). Au forum de Davos, où l'on se passionne depuis longtemps pour les technologies de l'information, l'industrie du numérique était comparée cette année à celle du... tabac. Le ressentiment est d'autant plus fort que les techniques numériques couvrent un champ très vaste. Ce sont des « general purpose technologies », qui ont un impact sur l'ensemble de la société, du plus intime au plus global. Nos données personnelles sont manipulées pour nous convaincre d'acheter, voire de voter. C'est notre identité qui est en jeu. Des algorithmes font des choix tellement opaques qu'ils éveillent fatalement des soupçons de discrimination. C'est la justice qui est menacée. La concurrence est bousculée par l'émergence de nouveaux acteurs. Les uns profitent de la loi de Metcalfe (l'utilité d'un réseau est proportionnelle au carré du nombre d'utilisateurs) pour aller vers des monopoles. Les autres n'ont pas les mêmes règles à respecter, en matière, par exemple, de droit du travail ou de cotisations sociales. C'est l'équité qui est en cause. Les géants numériques ont conçu leur architecture afin de minimiser légalement leurs impôts. C'est l'Etat qui est fragilisé. L'automatisation va s'étendre en faisant disparaître des dizaines de millions d'emplois . C'est le contrat social qui risque d'être emporté. Interdire l'iPhone Reste à savoir quelle forme peut prendre le rejet du numérique. Des entreprises pourraient dégringoler de leur piédestal, voire disparaître dans la tourmente. Il n'est pas certain, par exemple, que Facebook fasse à l'avenir 500 milliards de dollars de profits (ce que signifiait pourtant en théorie sa capitalisation boursière). Il est tentant de faire le parallèle avec le rejet de la mondialisation , qui prospère depuis plus de vingt ans. Après tout, les deux mouvements exercent des effets du même genre, par exemple sur l'emploi, à tel point que les économistes ont souvent du mal à faire la part de ce qui relève de l'un et ce qui relève de l'autre. Mais politiquement, c'est très différent. Un candidat peut gagner une élection en promettant de fermer les frontières. Il aura du mal à le faire en s'engageant à interdire les iPhone. Au fond, l'industrie numérique pourrait ressembler un peu à l'industrie automobile. Son essor a d'abord été un formidable levier de progrès et de liberté. Mais on a découvert peu à peu ses effets négatifs. Plus d'un million d'hommes, de femmes et d'enfants meurent chaque année sur les routes. La vie de dizaines de millions d'autres est abrégée par les particules émises par les voitures. Le climat de la planète est affecté par la concentration croissante de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Si les constructeurs automobiles ont beaucoup travaillé sur la sécurité de leurs véhicules, ils n'ont pas toujours été en mesure de lutter eux-mêmes contre les dégâts provoqués par leurs produits. Ce sont les pouvoirs publics qui ont imposé la ceinture de sécurité, fixé des limitations de vitesse, créé des normes d'émission de gaz à effet de serre, limité l'accès aux centres-villes.

Mais la révolution numérique va beaucoup plus loin que la révolution automobile. Elle sera donc beaucoup plus difficile à maîtriser. Gare aux balles perdues. Jean-Marc Vittori

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