Mal respirer avec Anne Hidalgo, Benoît Duteurtre, le Figaro 16/10/18

Très vrai et on en parle pas assez...

TRIBUNE - Avec talent et humour, l'écrivain* décrit le martyre des Parisiens ainsi que des Franciliens qui travaillent dans la capitale et dont le seul crime est de devoir se déplacer en voiture.

En publiant Respirer après des mois de polémiques sur son mandat, Anne Hidalgo rappelle ses talents de tacticienne maîtrisant les codes d'une époque où la communication importe davantage que le réel. Il suffit donc de se présenter, sans relâche, comme une combattante de l'écologie, attachée à une planète «durable» et veillant sur la santé des Parisiens… pour faire oublier que de telles prétentions se voient chaque jour démenties sur le terrain. Pour beaucoup de Parisiens, en effet, sa politique se traduit concrètement par davantage de pollution, de bruit, de nuisances et autres désagréments qu'elle balaye d'un revers de plume en s'appropriant le mot «respirer».

Soyons précis: j'habite près de la Seine un quartier supposément privilégié, ce qui ne m'empêche pas d'être un citoyen comme les autres, censé bénéficier des bonnes intentions environnementales de la mairie. Malheureusement, autour de chez moi, la fermeture du dernier tronçon de voies sur berges s'est traduite par des effets radicalement contraires: boulevard Saint-Germain et sur les quais de la Seine, dans le quartier Saint-Michel comme près de l'Hôtel de ville, la circulation, autrefois plus ou moins fluide selon les heures, s'est transformée en embouteillage permanent.

Un peu partout, les malheureux conducteurs, pressés de rentrer chez eux, cherchent des itinéraires de secours en empruntant les petites rues, envahies comme elles n'avaient jamais été.

Les autos piétinent, fument, avancent mètre par mètre dans des carrefours congestionnés du matin au soir. Soumis aux émanations d'hydrocarbures, les piétons tâchent de se frayer un chemin dans les passages protégés. L'air sent mauvais. Les véhicules de secours et fourgonnettes de police, coincés comme les autres, usent vainement de leurs sirènes. Le bruit rend nerveux, il entretient une tension permanente qui fera bientôt fuir les derniers bouquinistes. Un peu partout, les malheureux conducteurs, pressés de rentrer chez eux, cherchent des itinéraires de secours en empruntant les petites rues, envahies comme elles n'avaient jamais été.

Les indicateurs de la mairie (qui ne reconnaît chiffres et jugements que lorsqu'ils lui sont favorables) prétendent que la pollution recule, légèrement. C'est peut-être le cas sur les voies sur berges interdites aux voitures, et tant mieux pour les cohortes de joggeurs et d'engins roulants qui s'y pressent le week-end, au moins lorsqu'il fait beau (souvent, il n'y a personne). Sauf que cette politique des bonnes intentions, pressée de «rendre les berges aux Parisiens, s'est traduite par un report de la pollution vers les quartiers qui entourent la Seine. En abolissant la circulation qui s'écoulait en contrebas, sans solution alternative, on a rendu infernale la vie quotidienne sur ces quais supérieurs qui sont l'une des plus belles artères urbaines, avec leurs façades, leurs commerces et leurs bâtiments historiques surplombant le fleuve ; puis le mal a contaminé les voies adjacentes où les Parisiens travaillent, commercent, déambulent.

Pour le bien supposé des habitants, l'Hôtel de ville a créé des bouchons dantesques.

Pour le bien supposé des habitants, l'Hôtel de ville a créé des bouchons dantesques. Si vous ne me croyez pas, allez vous promener quai Saint-Michel, quai du Louvre, quai des Célestins ou près du pont Sully. Mme Hidalgo entend porter plainte contre l'Europe pour dénoncer la pollution. Quant à moi, simple piéton, je serais tenté de porter plainte pour les menaces que ses décisions font quotidiennement planer sur ma santé.

On ne supprime pas la pollution en créant des embouteillages pour dégoûter les automobilistes.

C'est l'inconvénient des politiques vertueuses quand elles fonctionnent mal. Les représentants de la vertu préfèrent s'enfoncer dans l'erreur en espérant que leurs mauvaises solutions finiront par triompher. Pris dans cette impasse, ils voient derrière toute critique un complot (ou plutôt, dans le langage hidalgien, une forme de sexisme, de fascisme, voire d'hispanophobie). Depuis plusieurs années, les options suivies par l'Hôtel de ville ont ainsi montré leur faillite et leur absurdité. Car on ne supprime pas la pollution en créant des embouteillages pour dégoûter les automobilistes. Au mieux, cela diminue légèrement la circulation, tout en rendant plus polluants les véhicules condamnés à stagner dans des quartiers bouchés.

Mais le dogme de la mairie est clair: «la fluidité n'est plus un objectif». C'est pourquoi sans doute on voit se multiplier, partout, quantité de chantiers dont les barrières vertes, posées un mois avant ou après le début des travaux, achèvent de congestionner le trafic. Seuls bénéficiaires de cette catastrophe urbaine: les cyclistes, persuadés d'incarner le développement durable et qui se permettent, pour cette raison, de vous rouler sur les pieds, comme s'ils représentaient l'unique perspective pour une agglomération de dix millions d'habitants.

L'hypothèse d'une cité bien organisée où quelques voies sur berges limiteraient la circulation en ville, où les boulevards seraient fluides et les couloirs de bus dégagés, ne serait-elle pas moins pernicieuse - pour les poumons, pour le bruit, pour le stress - que ce Paris qu'on nous impose aujourd'hui? L'accès à la capitale et au stationnement ne devrait-il pas être repensé et compensé par la qualité des transports publics?

La voie rapide qui filait joliment au pied de la Conciergerie n'aggravait pas les nuisances subies par les Parisiens, elle les tempérait. Cette soi-disant «autoroute urbaine» que la mairie se flatte d'avoir supprimée ne concernait d'ailleurs qu'une portion des berges, les autres étant depuis longtemps réservées aux bateaux et à la promenade. Voici l'équilibre imparfait qu'on a détruit en gâchant la vie quotidienne de nombreux Parisiens et banlieusards… mais sans toucher à certaines nuisances qui s'aggravent, comme cet essor incontrôlé de l'industrie touristique, avec ses autocars qui paralysent la ville sans réel bénéfice pour la population.

La mairie semble considérer, avec plusieurs trains de retard, la progression du tourisme de masse comme un titre de fierté.

Penchée sur ses graphiques et sa guerre d'images, la mairie semble en effet considérer, avec plusieurs trains de retard, la progression du tourisme de masse comme un titre de fierté - à l'égal des compétitions sportives qui autorisent à détruire une partie des serres et jardins d'Auteuil.

Rien n'arrête Hidalgo, dédaigneuse pour l'adversaire et même pour son entourage. Rien ne peut ébranler cette supposée femme de gauche, drapée dans ses bonnes intentions et radicale dans la mise en œuvre de ses projets. Elle aurait d'ailleurs tort de s'en priver, tant les médias - nombre d'entre eux, en tout cas - se prêtent au jeu en confondant son action réelle et sa communication. À les croire, cette femme lutte contre la pollution et cherche à diminuer partout les nuisances, malgré la résistance de quelques lobbies. Un grand quotidien du soir, enquêtant récemment sur son action, n'hésitait pas à opposer les catégories de citoyens, comme ceux des quartiers populaires qui approuveraient la politique municipale et reprocheraient aux habitants du centre de s'attacher égoïstement à leurs intérêts - sans oublier quelques militants d'extrême droite opposés par racisme à la politique municipale.

Les habitants des quartiers périphériques gagneraient-ils quelque chose à ce que ceux de la Bastille ou des Tuileries soient quotidiennement mis à l'épreuve? Les victimes d'une politique urbaine démente ne seraient-ils que d'affreux réactionnaires? Ce ne sont pas là des réalités mais des clichés qui s'affrontent. Anne Hidalgo, de congrès en congrès, pourra donc continuer à se présenter devant les stars planétaires comme une femme qui lutte contre la pollution et veut bâtir une cité verte… quand Paris est devenu sous son influence, et plus que jamais dans le passé, un enfer urbain, faute d'une gestion raisonnable adaptée aux proportions et à l'équilibre particulier de cette ville.

  • Benoît Duteurtre vient de publier un conte philosophique, «En marche!» (Gallimard , 224 p., 18,50 €).

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