Les vraies causes de la sécession de la France périphérique: Pierre Vermeren - Le Figaro 30 avril 2019

Stenay, ville témoin d’un drame invisible

Pour que l’on comprenne bien l’ampleur de la dévastation économique et sociale dont on parle, à l’échelle d’un micro-territoire existant (…), sur une à deux générations, et au regard de la longue durée, illustrons-la par un cas précis. (…) Prenons l’exemple d’une petite ville de l’Est dont je suis originaire, Stenay, dans la Meuse, où ma famille paternelle a vécu pendant plusieurs générations.

Contrairement à la vallée sidérurgique située en Moselle décrite par Nicolas Mathieu, la vallée de la Meuse, à cet endroit - bien qu’elle se trouve aussi en Lorraine frontalière -, a été bien moins industrialisée, n’étant située ni sur les bassins houillers ni à proximité des mines de fer. Cette zone rurale a été très marquée par les trois guerres franco-allemandes, proximité de Sedan et Verdun faisant foi, et a bénéficié à ce titre de diverses rentes historiques : la frontière, pourvoyeuse d’échanges - la région est remplie de longs tunnels aujourd’hui obturés ; l’agriculture et la forêt, principales activités productives héritées ; l’armée, vieille ville de garnison frontalière oblige ; et l’industrie, un héritage lié à l’environnement lorrain et ardennais. Ajoutons le bâtiment, chaque guerre ayant, du fait des destructions civiles et des équipements militaires, contribué à développer ce secteur, attirant artisans et entrepreneurs italiens. Lorsque la création de l’Europe est annoncée et réalisée dans les années 1950, un grand optimisme règne dans la région : la fin des guerres et bientôt de la frontière présage des lendemains radieux, la Belgique et le Luxembourg, plus riches, étant des promesses positives. Et les quatre hauts fourneaux de Longwy recrutent alors à des dizaines de kilomètres.

Pourtant, dès les années 1970, la région entre par étapes dans le tsunami qui accable la France périphérique. Certes, les régions touristiques du sud et de l’ouest du pays, voire la périphérie des métropoles, présentent aussi leurs propres problèmes. Mais le tsunami dont on parle se montre particulièrement cruel dans notre ville rurale témoin, sans que la destruction des activités ne fasse jamais l’objet d’aucune médiatisation régionale ni nationale.

C’est un processus silencieux, continu, implacable, de destruction des activités qui conduit, en gros, la commune à perdre tous ses points forts, tandis que toutes les villes alentour, petites et moyennes (Verdun, Sedan, Charleville, Rethel, Longwy) sont touchées par la même vague. En quelques années, le canton, qui compte outre son chef-lieu dix-huit villages, perd la majorité de ses 6 000 emplois : 1 000 emplois militaires par le départ progressif de l’armée ; environ 1 500 emplois agricoles et sylvicoles estimés ; 800 emplois industriels des deux usines sur 1 000 (non comptés 84 emplois en cours de destruction à l’hiver 2019 dans la dernière grande usine, une papeterie, passée en vingt-cinq ans de 500 à 120 emplois) ; 500 emplois dans la fermeture de l’abattoir et des grandes entreprises de BTP ; et, par voie de conséquence, rétraction des emplois publics, artisanaux et commerciaux (estimés à 200 emplois pour le seul commerce). Cela représente une destruction nette de 4 000 emplois en quarante d’années, que ne compense que marginalement la création d’emplois administratifs et de services à la personne, du fait de l’effondrement démographique induit. Dans cette région verte du Nord-Est, l’emploi touristique saisonnier reste modeste.

Les conséquences sont nombreuses et hautement prévisibles. Une transformation progressive du jeu électoral, qui, en fin de période dans cette région centriste, tend à se radicaliser politiquement - évolution conforme en tout point au vote national ; un effondrement démographique, la population du chef-lieu de canton passant de 4 000 habitants au début des années 1970 à 2 600 aujourd’hui, et le canton chutant de 8 500 habitants à 6 100. Cela ramène la commune, comme un très grand nombre de communes rurales et de petites villes françaises, au niveau du début du XIXe siècle. deux choix funestes

Cohabitent chez nos décideurs deux logiques économiques, financières et idéologiques qui ont conduit à la situation présente de la France périphérique et, plus globalement, de l’économie française. La première, c’est la maximisation du profit à court terme et la reconversion des capitaux dans des activités plus spéculatives ou plus rentables. La recherche d’une forte rentabilité associée au coût élevé du travail en France, l’un des plus élevés du monde, entraîne la destruction massive d’emplois productifs (agricoles, miniers et industriels) et de services jugés inutiles ou substituables. Dans de nombreux secteurs, la mécanisation-automatisation ne constitue pas un progrès (de productivité, de rapidité ou d’efficacité), mais permet de substituer des coûts fixes et bas (des caisses automatiques par exemple) au coût élevé et croissant de la main-d’œuvre ouvrière ou employée (caissiers et caissières), du fait des cotisations. On songe à la grande distribution ou à la banque. Le « progrès » est ici considéré comme une fin en soi, non pour les services qu’il rend (puisqu’il élimine l’humain).

La deuxième logique, c’est l’abandon conscient, programmé et assumé du secteur productif par les investisseurs et par les pouvoirs publics. L’idéologie de la fin du travail frappe tant l’agriculture (1,5 million d’emplois agricoles perdus en quarante ans) que l’industrie (2,5 millions d’emplois industriels disparus en quarante ans pour passer sous la barre des 3 millions), des chiffres aggravés par la chute de la pêche, des mines et du bâtiment. La France est devenue le champion du tertiaire européen avec 76 % des emplois dans ce secteur (88 % pour les femmes), soit 5 % de plus que la moyenne européenne. En retour, elle est une des économies les moins industrielles et les moins agricoles tant en emplois qu’en production (en termes relatifs s’entend). Or le travail ainsi libéré est difficilement transférable. DES métiers nobles qu’on a déqualifiés

On ne transforme pas un manœuvre ou un ouvrier spécialisé en cadre commercial. Mais c’est le fruit d’une véritable idéologie, illustrée par la baisse rapide du niveau scientifique des élèves français, la réduction de l’appétence pour les sciences et la technologie, et la promotion des études tertiaires (sciences politiques, commerciales, managériales), qui entraîne des pénuries de professeurs de sciences, de techniciens ou d’emplois industriels (1,5 million d’emplois qualifiés devraient manquer à la France en 2030). (…)

Il n’y a plus de place réservée à l’usine ou à la ferme, comme ce fut le cas jusqu’aux années 1970. (…) La France continue en outre de privilégier les formations intellectuelles au détriment des filières manuelles et techniques. Bien des enseignants, parents ou universitaires constatent que les formations « intellectuelles » sont peuplées d’insatisfaits. (…) Presque tous les parents désirent le baccalauréat pour leurs enfants, et le système LMD (licence-master-doctorat) s’est imposé aux formations académiques et techniques. Or, combien d’artisans et de patrons se désolent de recevoir des apprentis et des stagiaires inaptes, car sélectionnés sur la base de leurs faibles ou très faibles capacités ? Ce gâchis humain humiliant les persuade souvent de renoncer à préparer la reprise de leur activité. (…)

Pour en arriver là, il a fallu déqualifier de nombreux métiers ouvriers et artisanaux, qu’il aurait été autrefois inenvisageable de confier à des néophytes, et engager des processus de standardisation, de mécanisation et de simplification massifs. C’est particulièrement visible dans les métiers de la restauration ou du bâtiment, où l’on a liquidé les savoir-faire liés aux techniques et matériaux traditionnels. Cette dérive a plongé des secteurs artisanaux entiers dans le chômage, tout en accélérant la déqualification des métiers d’artisans et d’ouvriers du bâtiment.

Celle-ci a été portée à un si haut niveau que la langue française n’est plus exigible sur un chantier du bâtiment (pourtant très dangereux et a priori très technique), ce qui fait immanquablement penser au travail des bêtes de somme. L’absence de la clause linguistique traduit une sorte d’animalisation du travail ouvrier réduit à sa seule force brute. Ces jeunes du périurbain fragilisés

En Angleterre, où les statistiques ethnico-religieuses sont légales, on a pu montrer que les ouvriers natifs ayant quitté les grandes agglomérations saturées (faute d’emplois et de logements décents) et étant retournés dans leurs régions d’origine, leurs enfants, notamment les garçons, ont des taux d’accès à l’université et aux filières d’excellence très inférieurs aux enfants d’immigrés des villes, surtout chez les filles, plus sensibilisées à la question scolaire. De là résultent diverses attitudes politiques et sociales. Pour les représentants des classes moyennes et populaires, parfois qualifiés de « petits Blancs », qui sont exclus des bonnes filières scolaires, et par la suite des emplois rémunérateurs des métropoles, l’immigration internationale et la société ouverte sont perçues comme des menaces : dans ces catégories déclassées, le vote aux extrêmes se cumule avec un rejet massif de l’immigration. Ce qui favorise le vote populiste à droite. une jeunesse des métropoles aux valeurs inverses

À l’inverse, pour les enfants déclassés issus des classes moyennes et de la bourgeoisie des métropoles, le positionnement « révolutionnaire » traduit un autre mal-être social, et d’autres difficultés d’insertion. Là se recrutent les bloqueurs des universités ou les black blocs, et les plus déterminés fréquentent les ZAD ou les forums d’activistes d’extrême gauche. Vis-à-vis de l’immigration et de la société ouverte, chez eux s’observe le comportement inverse de celui des « petits Blancs » de la France périphérique. Cette fraction de la jeunesse française est en effet favorable à l’immigration, ce dont atteste leur positionnement politique, ici populiste de gauche. Les immigrés ou enfants d’immigrés sont les seuls prolétaires qu’ils sont amenés à fréquenter, ceux de la France périphérique leur étant inconnus. En outre, la situation sociale relativement privilégiée de leurs parents, par rapport aux milieux immigrés, tend à les culpabiliser socialement. Enfin, les postes offerts par la gestion de l’immigration sont un des rares secteurs d’emploi dynamique qui leur soit accessible (par le biais d’associations, d’ONG du secteur de l’aide sociale aux migrants, ou par la voie des études de sciences sociales dans ces domaines). tragique alternative

Les classes populaires sont dès lors face à une drôle d’alternative. Ou bien elles acceptent de travailler pour de bas salaires, qui, selon toute évidence, ne permettent pas de vivre décemment ni d’élever une famille avec les standards du XXIe siècle français. C’est dans les rangs de ceux qui ont fait ce choix que se recrutent les « gilets jaunes ». En effet, le salaire médian en France (1 762 euros en 2017), qui correspond au plafond touché par la première moitié des salariés, n’autorise que la précarité, non seulement dans les grandes villes, mais même dans cette France périphérique où la voiture est nécessaire (en France, 70 % des salariés se rendent au travail en voiture, contre 4 % à vélo). Le complément de salaire lié aux revenus sociaux est indispensable, même en l’absence d’accident de la vie. Or cela nuit à la valorisation du travail et à l’estime que se porte le travailleur.

Ou bien ces classes populaires renoncent à l’emploi, surtout s’il est rare et précaire, et elles basculent dans le système économique socialisé. Celui-ci est parfaitement rodé et accepté puisque la France distribue les plus généreuses prestations sociales au monde (le quart de son PIB). Cette économie sociale hors marché est un système unique au monde, devenu un marqueur de l’économie française : la grande distribution, le logement, les loisirs, la médecine, le système de formation, etc. dépendent aussi de la distribution des paiements de transfert. Les 8 à 9 millions de pauvres sont ainsi économiquement intégrés au système, et ils contribuent indirectement à la croissance globale, non par l’emploi dont ils sont exclus (ou dont ils s’auto-excluent par manque de stimulation), mais par l’économie sociale pourvoyeuse de rentes ; les 85 % d’immigrants annuels qui ne sont pas des migrants de travail participent de cette étrange économie.

extraits choisis et présentés par GUILLAUME PERRAULT (Pierre Vermeren: La France qui déclasse. Les Gilets Jaunes une jacquerie au XXIème siècle Taillandier 192 Pages)

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