Mois ,les hommes je aimes! (Le figaro 14 10 2020)

Moi, les hommes, je les aime ! La sexologue et essayiste* répond aux livres d’Alice Coffin et de Pauline Harmange, qui font l’apologie de la détestation des hommes. Forte de son expérience de thérapeute, elle éclaire la complexité des relations entre les sexes. Hargot, Thérèse

Oui, tous. Je veux le clamer haut et fort. Moi, les hommes, je les aime ! Je ne vous parle pas de certains hommes, de mon père, mes quatre frères, mes amis, mes deux fils, ni de l’amour de ma vie. D’ailleurs, je ne suis pas de celles qui auraient eu une enfance merveilleuse peuplée d’hommes admirables, ce qui justifierait, peut-être, une telle déclaration en pleine guerre des sexes. J’avouerais même avoir été profondément déçue par eux, et l’être encore souvent aujourd’hui. Et pourtant, je veux déclarer publiquement mon amour pour les hommes, les hommes en général. J’aime la gent masculine, j’aime le masculin. Les hommes me sont indispensables, je ne souhaite en aucun cas me passer de leur présence, de leur regard, de leur amour, de leur corps. Ni de leurs livres, leurs films, leurs musiques.

Les hommes nous donnent beaucoup de raisons de les aimer.

Prenons par exemple ce que l’on nomme souvent l’« égoïsme masculin » qui s’évalue désormais au travers d’une notion sociologique imposée par les féministes : « la charge mentale », ce « poids psychologique » que représente l’ensemble des tâches domestiques et éducatives, reposant principalement sur les femmes. J’aime les hommes parce qu’ils sont capables de dire « J’ai pas envie », et de ne pas le faire. D’abord, c’est vrai, ça m’a révoltée. « Moi non plus, j’ai pas envie de faire les machines, les repas, les courses. On s’en fiche de nos envies, tu entends ça ? On doit le faire, c’est tout. Et il faut bien que quelqu’un s’y colle ! », ai-je pu si souvent crier. Jusqu’au jour où j’ai compris la raison de mon énervement : ils s’autorisent ce que je ne m’étais jamais autorisé à faire, m’écouter, vivre mes envies. Quitte à dépérir intérieurement, quitte à m’épuiser littéralement. Imaginer ce que les autres attendaient de moi, imaginer ce qui leur ferait plaisir, imaginer ce qu’il serait bien moralement de faire et m’y conformer, pour tout ça, j’excellais. Dans les faits, j’attendais toujours un « merci », un « tu es formidable » et de mes enfants, un « tu es une super maman ». Je me pensais généreuse, dans le don de moi-même, « femme-courage », « femme-dévouée », « femme-aimante », alors que j’étais totalement centrée sur ma quête de reconnaissance, mon besoin de validation : « Dites-le que je suis quelqu’un d’aimable ! », parce que dans le fond, la seule à en douter, c’était moi. « Si tu changes, si tu t’investis davantage dans les tâches ménagères, si tu me remercies et si tu reconnais tout ce que je fais pour nous, alors moi j’irai mieux », penser cela était mon erreur.

Vivre avec un homme à l’état d’esprit différent du mien m’a permis de comprendre que le changement, c’est à moi de l’opérer. C’est à moi d’arrêter de culpabiliser, à moi de lâcher-prise, à moi d’accepter l’imperfection, à moi de me rassurer quant au fait que je suis aimable. En vérité, la « charge mentale », c’est une création de l’esprit dont souffrent les femmes « control freak », angoissées par l’idée de mal-faire, ne supportant pas que les choses soient faites autrement qu’elles les avaient pensées, empêtrées dans leur besoin de réassurance narcissique empêchant, de ce fait, à l’homme de s’investir à part égale dans le foyer. e n’est pas une création d’un patriarcat, le problème n’est pas chez les hommes, il est à résoudre chez les femmes.

Prenons, pour autre exemple, le rapport des hommes à la sexualité, qu’il est devenu commun d’appréhender, quant à lui, au travers des « violences sexuelles ». Je passe mes journées à écouter la vie sexuelle des Français dans le cadre de mes consultations et, depuis mon poste d’observation, mon amour pour les hommes ne cesse de grandir. Ce que l’on dit d’eux est faux. Premièrement, les garçons sont aussi nombreux que les filles à avoir été victimes d’agressions sexuelles alors qu’ils étaient mineurs, sans compter l’exposition massive bien qu’illégale de la quasi-totalité des garçons à la pornographie, souvent dès l’enfance, et qui conduit aux mêmes conséquences psychologiques, relationnelles et sexuelles désastreuses. Les corps, les cœurs, les imaginaires des hommes sont aussi blessés, voire certainement plus encore que ceux des femmes.

Deuxièmement, la sexualité masculine est considérablement plus psychologique que nos mères et nos éducatrices n’ont cessé de nous le faire croire : « Les garçons ne pensent qu’à ça, eux ! », « Ils ont besoin de ça, eux ». Ce sont des femmes qui perpétuent des idées fausses sur la sexualité masculine et des stéréotypes sexistes qui bloquent l’évolution de la sexualité au sein des couples. Leur besoin de tendresse, de sensualité, d’amour est aussi important que celui des femmes. Troisièmement, les hommes souffrent d’être sans cesse sollicités sexuellement par la publicité pour provoquer l’acte d’achat nécessaire à la société de consommation. Biberonnés à la culture porno, ils sont parfois rendus esclaves de leurs pulsions sexuelles. C’est un fait. Un fait qui n’excuse en rien leurs comportements irrespectueux. Seulement, les hommes ne sont pas des « porcs », certains le deviennent.

Je pourrais vous parler de mauvaise foi, de paresse, de médiocrité, d’humour vulgaire, d’orgueil, de volonté de puissance, de violence… Les hommes sont des êtres fondamentalement imparfaits, c’est indéniable. Et voilà pourquoi ils sont infiniment aimables. Ceux qui se targuent d’embrasser la cause féministe, ce sont des hypocrites. Moi, les hommes imparfaits, je les aime ! C’est leur humanité que j’aime car elle me permet d’accueillir la mienne. Sur ce terrain-là, nous sommes parfaitement égaux.

Le problème fondamental des féministes postmodernes est de penser que les hommes sont responsables de la souffrance des femmes et de leur situation au sein de la société. Chacun de leurs défauts ou graves manquements au respect des femmes est alors monté en épingle pour prouver leur culpabilité. Elles se pensent victimes d’une domination masculine et agissent en fonction de cette grille de lecture manichéenne, infantile. Dire « Les hommes tuent les femmes. Sans relâche. Ils les violent. Sans cesse. Ils les agressent, les harcèlent, les enferment, les exploitent » et placarder dans la ville « Papa a tué maman » est à la fois une généralisation mensongère et une stratégie perdante.

Le féminisme revanchard, vengeur et justicier nous condamne à percevoir dangereusement les relations entre les hommes et les femmes, à être en perpétuelle alerte. Et la peur, justement, provoque l’agressivité. Ce pseudo-féminisme ne produit rien d’autre qu’une surenchère de violence. La vengeance ne résout rien, jamais. C’est pourquoi la justice existe.

C’est à chacune et à chacun que revient la responsabilité de son bonheur. Les femmes ne s’aiment pas assez, voilà pourquoi elles éprouvent tant de ressentiments envers les hommes. Le changement, c’est d’abord en soi-même qu’il faut l’opérer pour l’incarner. « Nous ne pourrons pas corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur, que nous n’ayons d’abord corrigé en nous », disait Etty Hillesum : les hommes nous suivront. Car être adulte, c’est quitter sa posture de petite fille, celle de dépendante affective, de victime, de donneuse de leçon, de rebelle. Nul besoin de rabaisser l’autre pour trouver sa juste place, il suffit d’avoir confiance en soi. Être adulte, c’est admettre la différence et y voir une opportunité de croissance. L’acceptation de l’altérité, c’est elle qui permettra à l’amour d’exister et la guerre des sexes de cesser, enfin.

  • Auteur de plusieurs ouvrages, Thérèse Hargot a notamment publié « Qu’est-ce qui pourrait sauver l’amour » (Albin Michel, 2020, 208 p., 17,90 €).

THÉRÈSE HARGOT

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