Comment l'épidémie redessine le monde Les Echos Dominique Moisi 20 12 2020

Le Covid-19 agit sur notre santé, mais c'est aussi un accélérateur de l'Histoire de première ampleur. Si l'épidémie est venue de Chine, elle a également mis au premier plan l'Asie dans sa capacité à endiguer ce nouveau fléau. Elle a à la fois meurtri l'Europe tout en donnant un coup d'accélérateur à l'intégration des 27 pays de l'Union comme jamais auparavant.

(Olivier Matthys/AFP) Par Dominique Moïsi Publié le 20 déc. 2020 à 12:36

Quel premier bilan géopolitique peut-on tirer de l'année 2020 ? Sur un plan symbolique, la délocalisation du Forum économique mondial de Davos à Singapour en janvier 2021 apparaît comme un parfait résumé de l'impact du Covid-19 sur les nouveaux équilibres du monde. Le Forum s'est délocalisé à deux reprises dans son histoire. La première fois, en janvier 2002, ce fut au lendemain des attentats du 11 Septembre. Il fallait faire preuve de compassion à l'égard de New York. Mais Davos à Wall Street, n'était-ce pas aussi la célébration du capitalisme occidental, à la veille de sa remise en question ? Confiance en l'Asie

En janvier, se délocalisant à Singapour cette fois, le Forum envoie un message fort de confiance en l'Asie qui va au-delà de la cité-Etat à la réussite éclatante, dirigée pendant longtemps par un philosophe-roi, Lee Kuan Yew. De fait, à travers Singapour, c'est toute l'Asie qui se trouve ainsi désignée comme source d'espoir, sinon comme refuge du capitalisme et de la mondialisation. A l'heure du Covid-19, la Suisse, tout comme l'Europe et même le monde occidental dans son ensemble, est tout simplement devenue trop dangereuse pour les organisateurs du Forum. Les participants - on peut penser qu'ils seront moins nombreux cette année - vont ainsi échanger un monde trop froid dehors et trop chaud dedans (Davos), pour un environnement trop froid dedans, du fait de la climatisation, et trop chaud et humide dehors (Singapour).

En cette fin d'année 2020, cette délocalisation de Davos ne fait que confirmer l'hypothèse géopolitique faite au début de la pandémie. Le Covid-19 apparaît bien comme un accélérateur de l'Histoire de première ampleur. Et cette accélération pourrait être vertigineuse si le vaccin ne donnait pas les résultats espérés ou, tout simplement, si la « vie presque normale » ne reprenait pas son cours dans des « délais raisonnables », c'est-à-dire à l'automne 2021. Tous ceux qui voulaient minimiser l'importance de l'épidémie, parlaient d'elle comme d'une petite grippe, et dénonçaient les restrictions de libertés imposées comme excessivement protectrices et liberticides, se sont tout simplement lourdement trompés. Certains jours aux Etats-Unis, le bilan quotidien des décès dus au Covid-19 dépasse largement ceux du 11 Septembre 2001 ou de Pearl Harbor en décembre 1941 .

L'épidémie est bien un événement considérable, même sur le plan géopolitique, mais ses enseignements multiples sont contradictoires. Digue ultime

Sans le Covid-19, Trump aurait-il été défait par Biden, fermant ainsi (au moins pour quatre ans) une parenthèse dangereuse pour la démocratie ? Il est légitime de se poser la question. Le virus - en faisant la démonstration des limites des populismes au pouvoir - a pu être une forme de digue ultime pour la démocratie. Mais n'a-t-il pas aussi constitué un révélateur des faiblesses du modèle démocratique ? Pour les Chinois, l'épidémie a apporté la preuve décisive de la supériorité des modèles autoritaires centralisés sur un modèle démocratique décadent, inadapté aux réalités nouvelles du monde.

On retrouve cette contradiction sur la question de la mondialisation. Le virus n'est-il pas en lui-même, après le terrorisme bien sûr, l'expression de la face noire de la mondialisation ? Il est global et ne connaît pas de frontières. Au moment même où il démontrait toute la vacuité des tentations protectionnistes, le Covid-19 ne faisait que renforcer les tendances au nationalisme et au repli sur soi. Il est clair que l'on ne peut se sauver seul, mais la tentation en est grande et spontanée. En Europe, le début de l'épidémie s'est traduit par une montée d'égoïsmes nationaux dont la première victime fut l'Italie. Sa solitude initiale laissera-t-elle des traces dans la psyché des Italiens et dans leur rapport à l'Europe ? A l'inverse, avec le temps, l'épidémie a poussé les pays de l'Union, tout particulièrement l'Allemagne, à dépasser leurs réticences culturelles à l'égard de l'endettement . C'est le deuxième paradoxe du Covid-19. Du fait de l'épidémie, il y a peut-être un peu moins d'Europe dans le monde, et plus d'Asie. Mais il y a plus d'Europe en Europe même, plus de solidarité, plus d'intégration.

Menace invisible mais bien réelle, l'épidémie a contraint les Européens au dépassement. La futilité du Brexit

A l'inverse de cette intégration croissante, un double processus de désintégration s'est accéléré du fait de la pandémie. Au niveau économique, les inégalités de richesse - et plus profondément encore des conditions de vie face à l'épidémie - se sont aggravées en dépit des efforts accomplis par les Etats. L'explosion de la pauvreté constitue la plus grave menace à la stabilité du monde .

Cette aggravation des disparités économiques et sociales a pour équivalent sur le plan intellectuel et politique une polarisation des esprits. Tout se passe comme si les divergences de vues sur la pandémie confortaient les fossés existant déjà, à l'intérieur des pays tout autant qu'entre pays.

L'année 2020 restera pour le monde ce qu'a été l'année 1997 pour la Grande-Bretagne : une « annus horribilis », pour des raisons sanitaires tout autant qu'économiques. Pour compléter ce catalogue de doute et d'incertitude, il conviendrait d'ajouter le « triomphe de la futilité » avec le Brexit , qu'il se conclut avec ou sans accord. En pleine épidémie de Covid-19, la revendication britannique de souveraineté apparaît plus que jamais « hors sujet ». Comment lui consacrer tant d'énergie, alors même que les priorités de la Grande-Bretagne et de l'Union Européenne sont d'une tout autre nature ?

Enfin, il faut saluer avec distance et réserve, mais aussi - soyons bons joueurs - avec objectivité, le « triomphe » de la diplomatie transactionnelle de Donald Trump au Moyen-Orient et au Maghreb. La normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël se fait certes au détriment du Front Polisario et des Palestiniens, mais les cartes ont pour la première fois bougé sur l'échiquier.

Hasard du calendrier, en cette année 2020, on célébrait le 250e anniversaire de la naissance de Beethoven. L'énergie de sa musique nous a confortés au moment où la multiplication des interrogations introduisait le doute en nous.

C'est qu'avec le temps le Covid-19 est devenu comme la métaphore, sinon le résumé, d'un monde que l'on ne comprend pas plus que la maladie elle-même.

Dominique Moisi est conseiller spécial à l'Institut Montaigne.

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